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25 mars 2012 7 25 /03 /mars /2012 12:02

Maison_de_la_Recherche-nuit-pola.jpgA peine entrée dans la pièce où allait débuter cette journée de recherche sur la célébrité des écrivains, j’ai croisé son regard. Il n’a d’abord rien montré, puis s’est ravisé en avançant dans ma direction, pour finir par reculer.

J’avais presque oublié son physique à lui, son double ayant pris le relai dans mon imaginaire. Quand je pensais à Paul, c’est le visage de l’écrivain qui se dessinait, d’un trait mal assuré, avec des contours flous.

Lorsqu’il a tourné la tête vers moi, je me suis rendu compte que ses yeux étaient moins bleus que dans mon souvenir ; cela m’a étonnée. Délavés, plutôt gris en fait, plus vraiment bleus, pas clairs du tout, sombres même, tirant vers l’anthracite. Il était plus épais aussi, moins fin. Là encore, sa silhouette n’était pas celle qui hantait mes souvenirs.

Après un bref tour d’horizon, je constatai comme prévu qu’aucun visage ne m’était familier, j’étais seule dans un rassemblement de chercheurs en littérature, je progressais dans la foule massée dans l’encadrement de la porte. Je voulais essayer de le rejoindre puisqu’il m’avait reconnue.

Il était bien loin le temps où nous nous croisions dans la gare ou dans le train, mais lorsqu’il me saisirait le bras, je savais qu’il me ramènerait plusieurs mois en arrière, sur ce quai, et je savais que tout me reviendrait.

A quelques mètres seulement de lui, je me souvenais déjà de sensations, de frissons, de joies. Je me souvenais de craintes, de ma peur aussi, très forte. Je me souvenais que paralysée, j’avais choisi la fuite, et que j’avais couru, maladroite, pour m’éloigner plutôt que de risquer de le décevoir.

La peur de décevoir handicape, empêche d’exister pleinement. Si j’excelle dans les mondanités virtuelles, dans la rhétorique à distance, les rapports conventionnels m’angoissent profondément. Ce jour-là, pour venir l’écouter, j’ai tenté de dépasser ma peur, mais immergée en situation, c’est finalement elle qui m’a dépassée.

Sa réaction, je l’appréhendais.

Comment allait-il percevoir cette intrusion dans un espace que je n’avais pas été invitée à visiter ? Comment allait-il gérer le face à face une fois démasqué ? Allait-il se douter que j’avais fait le lien entre ses accessoires, ses poses, ses attitudes et son trouble de la personnalité ? Allait-il comprendre que cela était susceptible de m’inquiéter ? 

Je me suis avancée, assurée, masquant une angoisse bien enfouie et l’ai salué avec nonchalance. Je m’apprêtais à lui serrer la main, j’amorçais le mouvement, mon bras s’approchait à peine de sa main que déjà il m’embrassait. Sur une joue, puis sur l’autre. Il semblait heureux de me voir.

J’étais heureuse moi aussi.

Il s’est étonné : Quelle surprise, que faites-vous là ?

Je lui ai répondu, rougissante : Je fais des recherches pour un futur roman, le héros est un chercheur en littérature.

En immersion donc, m’a-t-il dit. Puis après un regard appuyé, après avoir posé sa main sur mon épaule, après avoir marqué un temps d’arrêt, il a continué : Quelle déception, moi qui était flatté par votre présence, j’ai cru que ma communication avait retenu votre intérêt. 

Il a ajouté : Et désolé pour votre proposition, je n’ai vu votre mail que ce matin, sans quoi je serais venu boire un café en votre compagnie avec grand plaisir. Nous n’avons qu’à remettre ça, qu’en pensez-vous ? La semaine prochaine, même jour même heure même endroit ?

Très bien, j’y serai, ai-je répondu sans même marquer la moindre hésitation.

Il semblait ne se rendre compte de rien, malgré mon visage qui me trahissait, malgré les intonations et vibrations si particulières qui traversaient ma voix.

Il faisait comme si.

Comme s’il était naturel que je sois là, comme si c’était normal que je connaisse son identité, celle qu’il n’avait pourtant jamais accepté de décliner, comme si je n’avais pas remarqué son petit manège, comme s’il avait toujours été charmant, comme s’il n’y avait jamais rien eu d’ambigu, ni de malsain, ni de déplacé dans ses propos.

Et puis quelqu’un s’est approché de lui bruyamment ; une femme d’une quarantaine d’années, très démonstrative qui cherchait à capter son attention, dans sa totalité. Je me suis éclipsée, reculant progressivement, essayant de me soustraire à son regard, perçant et persistant malgré la furie qui s’agitait à ses côtés.

Après une journée passée à l’observer dans son élément, je me suis rendu compte que son fonctionnement m’était d’une limpidité scandaleuse. J’ai compris sa façon de gérer ses relations aux autres, je crois avoir saisi son mode de fonctionnement au plus juste.

Je lisais maintenant dans Paul comme dans un livre que j’aurais lu et relu, je savais à quoi m’attendre, à chaque instant. J’anticipais ses réactions, ses provocations, des attentions. Je comprenais mieux ses attitudes passées, je ne l’excusais pas pour autant mais je les expliquais. Malgré les apparences, Paul ne jouait pas la comédie, pas tout le temps. Il se protégeait derrière un rôle qui le rassurait, mais il était très facile de passer outre, d’accéder à la part cachée de sa personnalité.

Dans cet amphithéâtre bondé, j’ai vu des jeunes femmes, plein de jeunes femmes, assez belles, séduisantes, graviter, pleines d’espérance, autour de lui. Elles minaudaient, se dandinaient, prenaient la pose ; elles étaient dans l’attente, rêvaient sans doute d’être la favorite.

Prévisible, évident, il jouait, s’amusait comme un chat peut jouer avec une proie. Il jouait comme je joue parfois et je le comprenais.

Le masque était en train de tomber, la statue se fissurait en direct, son image, froide, lisse, travaillée, posée, se transformait. C’est une part de moi-même que je voyais dans le miroir, il ne pouvait plus se dissimuler derrière le paraître, je l’avais reconnu.

Que faire maintenant ?

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Published by vaporiserunemouche
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commentaires

Laetitia 25/03/2012 22:45

Enfin ! Merci, je suis en haleine.

Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

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