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10 octobre 2011 1 10 /10 /octobre /2011 23:09

Cendrillon-pola.jpgParfois on passe à côté, tout simplement. On rate un livre, un film, un spectacle, on échappe à une rencontre, à quelque chose de beau, on manque juste un rendez-vous, et il n’y a aucune explication à cela.

Je n’avais pas lu Cendrillon, et je me demande bien pourquoi.

Je viens de finir Cendrillon, et je ne comprends pas pourquoi j’ai tant attendu.
J’en avais entendu parler, c’est certain, mais je ne m’étais pas arrêtée, je n’avais pas pris le temps, pourquoi, je ne sais pas.

Je suis passée à côté de ce livre, j’ai ignoré son auteur. Je ne m’y étais jamais intéressée, ne l’avais jamais regardé, j’ai du le voir, forcément, mais regardé, non, jamais.

Le mois dernier j’ai lu Le Système Victoria. J’ai adoré l’histoire, le style, cette écriture fine, précise, acérée, je n’ai pas aimé que ça s’arrête. Alors Cendrillon.

Je me demande ce qui fait qu’un jour on lit un livre plus qu'un autre, ce qui fait qu’un jour on donne la priorité à un auteur plus qu’à un autre.

J’ai bien en tête des éléments de réponse, mais je crois que parfois c’est très simple, on ne sait pas.

Pourquoi Le Système Victoria ?

J’en ai parlé avec Sylvain, et même si cela ne suffit pas, il m'a donné envie. Envie d’en savoir plus. Cela va vous choquer, disait-il. Rien que l’idée m’a intriguée.

Et puis cet été, ces premières pages en avant-première, dans le supplément des Inrocks. Celui que d’habitude je n’ouvre pas :lire des extraits m’ennuie. Pourtant, cette fois je me suis précipitée, j’ai défloré le mystère Victoria avant l’heure, j’ai lu ces premières pages qu’on m’offrait et, frustrée, j’ai désiré la suite. Immédiatement, j’ai pensé à Cendrillon, que je n’avais pas lu, me suis demandé pourquoi, et ne savais vraiment pas quoi répondre à ça.

Un texto. Peux-tu ajouter le Reinhardt à ma pile stp ? J’ai envoyé ce message à Gilles, depuis la plage.

Je lui ai dit ça comme ça, « le Reinhardt », comme s'il n'y en avait qu'un, comme si j'avais lu les autres, les précédents, une évidence, une habituée.

Je connaissais donc Cendrillon, de nom, je connaissais Reinhardt, de nom. Pourtant j’étais incapable d’associer une histoire à ce titre, un visage à ce nom.

Je ne comprends toujours ni comment ni pourquoi je m'en suis tenue à distance, alors que chaque jour ou presque je le vois et l’entends, je vois son visage, graphique, comme dirait l’autre, et je ne comprends pas.

Je connaissais des centaines d’écrivains, je connaissais leurs visages, reconnaissais leur voix, distinguais leurs textes, j’avais des avis tranchés, j’aimais ou n’aimais pas, elle m’agaçait, m’insupportait, lui m’intriguait, elle m’affligeait, Eric Reinhardt, rien. Un mystère.

Le 21 août à 22h47 quelqu’un, peu admirable, a commenté une publication sur Facebook. A travers l’expression « le grand roman français de la rentrée littéraire » Sylvain Bourmeau annonçait une interview d’Eric Reinhardt dans Libération. Cette publication a donné lieu à un pseudo débat, disons plutôt à des réflexions, pas toujours très fines, parfois complètement idiotes, voire déplacées. L’une d’elles a retenu mon attention:

« Et si cet auteur si graphique au look si étudié était juste un mec qui se prend pour sa photo et étale des clichés qu'il fait passer pour des métaphores... J'dis ça j'dis rien, de toute façon tout le monde va dire que son bouquin est génial n'est-ce pas ? »

Si j’étais Eric Reinhardt, de tels propos m’auraient blessée, sans doute, sauf un. « Cet auteur si graphique », j’aurais adoré qu’on me qualifie de la sorte. C’est beau d’être graphique, c’est très esthétique, traduit l’élégance, l’efficacité, c'est la représentation de la complexicité par un seul trait, par une courbe épurée, c'est la trace laissée par l'essentiel.

Cet homme, lourd et vulgaire, qui tenait des propos outrageux, qui se vautrait dans l’indélicatesse, soulignait bien malgré lui quelque chose d’extrêmement juste : Eric Reinhardt est graphique, son écriture est graphique, son style est graphique. Le reste n’est que médisance et jalousie, le reste est sans importance.

Au-dessous, la réponse de Sylvain : « Lis le Didier ! Franchement. Fais-moi confiance, oublie la photo si elle t'agace. »

Cet encouragement m’a fait sourire. Allez Didier, un petit effort, dépasse tes préjugés, et ouvre le livre avant d’asséner tes coups de boutoirs maladroits et hâtifs.

Moi je n’aurais pas insisté, Didier était rustre, il ne serait pas touché par la sensibilité de ce livre, il y serait hermétique. Ne pas perdre de temps, ne pas chercher à le convaincre.

Le jour où j’ai lu cette phrase, j’ai à mon tour cherché une photo, par curiosité, cette photo qu’il me faudrait oublier moi aussi si jamais elle m’agaçait.

Certes l’image de l’auteur est importante, il faut l’admettre. Je reconnais que moi même, et je n’en suis pas fière, il m’arrive parfois de condamner pour des raisons inavouables, pour des attitudes, des comportements, pour une image.

Donc j’ai cherché une photo, j’ai vite trouvé, c’était facile.

Et puis Gilles m’a téléphoné, Le Système Victoria était arrivé, enfin. Je l’ai lu très vite, d’un coup, immergée. Et puis Cendrillon.

Viendront les autres. C’est agréable de remonter le temps à côté d’un écrivain, de marcher en arrière, de se retourner vers le passé.

Cendrillon donc, que j’ai aimé, tellement riche, puissant, que j’ai fini ce soir, dans le train.

Et aujourd'hui dans mon wagon, personne ne lisait Cendrillon en face de moi, pas cette fois. 

 

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Published by vaporiserunemouche
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commentaires

Azacamopol pour la Petite Fabrique d'Ecriture 14/10/2011 23:26


Eh bien, tu vois... je n'ai rien lu de lui, mais je me dis que je penserai à toi si je croise quelqu'un en train de le lire... :)
J'aime beaucoup ta façon de parler des livres.

Merci pour cette page offerte à la communauté. :)


Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

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