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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 18:37

Louboutin-pola.jpgAh non, mince, je n’en ai pas. Pas encore.

Un jour je porterai des Pigalle Spikes, le modèle avec les clous, les noirs, c’est prévu, c’est sur la liste des grandes choses à accomplir avant de mourir.

Ce week-end dans un dîner j’ai croisé une jeune femme qui racontait que le jour où elle a décroché son premier poste dans un grand cabinet d’avocats parisien, elle s’est précipitée chez Christian Louboutin pour s’acheter ses premiers escarpins. Elle en avait besoin, « la nécessité de se sentir plus forte pour affronter ses nouvelles fonctions », disait-elle. Cette histoire m’a marquée, je trouve qu’elle en dit long sur la force symbolique des Louboutin, sur leur place dans l’imaginaire collectif d’un certain milieu social.

Mais pourquoi des Louboutin ?, doivent se demander les plus naïfs d’entre vous.

Pas pour marcher, je vous rassure, ni pour courir.

Pour le plaisir. Pour leur cambrure orgasmique, pour leur semelle Pantone n°18.1663TP, et puis pour les clous des Pigalle Spikes, mes favorites…

Porter des talons est une expérience ambiguë, en cela elle m’intéresse. Si les talons symbolisent la féminité et en exacerbent la puissance, ils ne sont paradoxalement pas dénués de contraintes, objets tout en tensions. Les talons très hauts contraignent le pied dans une position artificielle et inconfortable, il faut bien l’admettre ; ils entravent l’efficacité du mouvement et rendent alors la femme vulnérable. La force qui se dégage d’une silhouette étirée par 12 cm de talons à l’arrêt est à relativiser dès lors que le corps des moins aguerries se met en mouvement : les talons deviennent alors le miroir de la fragilité féminine.

Pour comprendre cela, il suffit de regarder ces femmes qui perdent toute dignité lorsqu’elles sont obligées de se déplacer perchées sur des stilettos de 12 cm, une véritable épreuve qui les attend à leur descente de taxi.

Si en général de beaux souliers à talons magnifient la silhouette, en optimisent la grâce, ils peuvent aussi être dévastateurs : un talon mal porté peut très vite frôler l’indécence, de même qu’un talon porté par un volatile décérébré est susceptible de le précipiter dans les abîmes de la vulgarité.

Ou quand l’enchantement disparaît et que la femme fatale se métamorphose en une bestiole souffreteuse et maladroite.

Dans les milieux intellectuels, les gens ont la fâcheuse habitude de dénigrer tout ce qui touche de près ou de loin à l’apparence. La mode y est marginalisée, il est de bon ton de s’intéresser aux formes artistiques obscures mais la mode, les arts décoratifs, l’esthétique du quotidien n’en font pas partie. Certaines marques sont stigmatisées, prohibées, les porter vous décrédibilise bien que sur le plan formel, certains créateurs adoptent une esthétique proche des arts plastiques.

Il est même parfois nécessaire de se « déguiser » en quelqu’un d’autre pour gagner en crédibilité : un jour très important pour ma carrière professionnelle, suivant des conseils avisés et expérimentés, j’ai chaussé des ballerines, enfilé un chemisier vert et des lunettes, attaché mes cheveux en chignon. Et là où précédemment un beau pantalon, une veste aux découpes élégantes, de spendides souliers à talons et des cheveux détachés avaient échoué, tout s’est arrangé.

J’étais révoltée.

De la même manière il semble souvent condamnable d’être sensible à la beauté apparente des objets triviaux. Chez Merci par exemple, je peux rester plusieurs minutes à contempler une cuillère au design si parfait qu’elle m’émeut. Le design d’une chaise, celui d’une fourchette ou d’une bague en font à mes yeux des œuvres d’art à part entière, or si au musée du quai Branly vous avez le devoir de vous extasier sur une cuillère Yangéré, chez Merci, être subjuguée par la beauté d’un objet aussi commun vous ramène au rang des êtres vulgaires et matérialistes, voire superficiels et affligeants. C’est très agaçant.

Un jour je traverserai la rue des semelles rouges sous les pieds. 

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26 octobre 2011 3 26 /10 /octobre /2011 18:47

2SC-pola.jpgUn visage fugace et flou traversait mes pensées, une ombre passait et repassait sans cesse devant moi. Une silhouette qui errait apparaissait soudain et s’installait, sans que je ne puisse rien faire. On ne maîtrise pas les errements de son esprit, il n’y a d’ailleurs rien de plus agaçant. Il est impossible de faire sortir l’Autre de sa tête, quand bien même il y est entré par effraction, je m’en suis déjà aperçue à plusieurs reprises.

Je repensais à des postures, à des attitudes plus qu’à des traits précis. Je repensais à cette adresse mail dont j’avais observé la calligraphie à maintes reprises. La feuille de papier déposée sur la petite table rouge de l’entrée en arrivant me faisait de l’œil, alors je la saisissais, puis je faisais glisser mes doigts le long des lettres tracées à l’encre noire et me concentrais.

Plusieurs points me souciaient. Tout d’abord, je ne savais rien de cet homme, je ne savais même pas qui il était, et le fait qu’il construise un mystère autour de son identité me perturbait. Pourquoi ne m’avait-il pas donné son adresse mail personnelle ? Il aurait pu décliner sa véritable identité, j’aurais alors tapé son nom dans Google, et en quelques clics j’aurais été renseignée. Au lieu de cela, j’étais au pied d’un mur inconnu et la raison même de cette précaution m’échappait. Etait-ce par discrétion, par suspicion, par jeu? Quoi qu’il en fût, il avançait sans se dévoiler, et non seulement j’ignorais tout de lui, mais en plus, je ne savais plus bien à quoi il ressemblait.

Je l’avais très peu vu, n’osant ni ne voulant le scruter directement, je l’avais surtout aperçu de loin, entr’aperçu de dos, rarement de face. Je me souviens juste qu’il avait les yeux clairs, je me souviens d’un regard bleu clair éclairant. Les hommes aux yeux clairs me mettent mal à l’aise. En général. Ils regardent bizarrement, avec leurs yeux de serpent ils vous transpercent au point que vous ne savez plus très bien qui vous êtes.

Je devais savoir, le revoir, détailler ses traits avec une attention plus vive, mais je devais résister encore un peu, tenir le cap, il était hors de question que je tombe aussi vite dans le panneau, pas si tôt.

Et puis lui écrire pour lui dire quoi ? Qu’il était un tout petit peu envahissant ? Que son attitude était légèrement déplacée ? Que son petit jeu m’excitait ? Que j’avais adoré trouver cette enveloppe sur mon scooter ? Qu’il aurait aussi pu passer par la rubrique « messages privés de Libé », que cela aurait été autrement romanesque ? Que j’aurais été d’autant plus flattée, amusée ? Elle me fascine tellement cette rubrique. Je ne crois pas mentir en disant que c’est la première page que je cherche dès que j’ai un Libé entre les mains. Je ne peux pas expliquer pourquoi : jamais je ne prends le métro, je ne flâne pas à la terrasse des cafés non plus, alors franchement qui serait suceptible d'avoir un message à me faire parvenir ? Certes je prends le train, certes.

Je pourrais lui demander qui il est, je pourrais lui demander ce qu’il fait dans ce train chaque lundi matin, je pourrais l’interroger sur ses lectures, sur ce Système, qu’en avait-il pensé au fond ? Je pourrais lui demander quel est son passage préféré, sa phrase préférée même, et m’apercevoir que comme lui j'aime la page 28, la 188, la 213 et la 234 aussi. Son rapport à ce lien qui nous unissait, un texte, m’intriguait réellement. J’avais été emportée, agacée, j’avais admiré cette femme, sa liberté, son courage, j’avais été absorbée par cette histoire, par cet édifice construit avec une si grande maîtrise. J’ai donc décidé de commencer par creuser dans cette direction, de tirer sur le fil du Système pour mieux comprendre dans quelle aventure je me retrouvais à mon tour impliquée. Je décidai de faire des recherches sur ce texte, sur son auteur, et de me laisser porter par les événements.

Après de multiples tergiversations, j’ai aussi décidé de ne pas lui répondre, pas encore, je préférais attendre le lundi suivant, juste pour avoir le plaisir de le croiser encore et de lui sourire cette fois. Je serai peut-être même capable d’aller lui parler, de marcher vers lui et de prononcer quelques mots inaudibles, émue.

En apparence légère et détachée, surexcitée malgré le parpaing imaginaire qui me remplissait l’estomac, je suis entrée dans la gare. A peine les grandes portes passées, mes yeux, scannant l’espace dans sa totalité, n’ont repéré aucune trace de la silhouette recherchée. L’angoisse montait, un pressentiment m’envahissait la tête et les entrailles. Personne du côté de la presse, personne posté en bout de quai guettant sa proie, personne à droite, personne à gauche ni tout au fond. Je paniquais presque, j’hésitais à monter dans le train, à attendre encore, à mon tour. Le dernier moment est arrivé, il m’a fallu prendre place dans la voiture 18 sans quoi le train serait parti sans moi. Le bon déroulement de ma journée aurait alors été compromis. Il était déjà sérieusement endommagé.

 

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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 16:16

mickey-pola.jpgAlors comment dire… Ne pas y aller par quatre chemins. Avouer, en toute simplicité. Bon. Par quel bout commencer, comment amener la chose ?

Dimanche matin : finale de la Coupe du monde de rugby.

Et bien non, moi, que voulez-vous, j’ai choisi l’originalité, le truc fou dans toute sa splendeur, moi dimanche à 9h30, j’arrivais sur le parking de Disneyland, moi à 9h31, je me faisais recadrer par des hommes en jaune avec des oreilles de Mickey dans le dos parce que je ne passais pas au bon endroit. Oui, une minute à peine après mon arrivée, je marchais déjà en dehors des clous.

C’est dit.

Qu’est ce que je fichais à 9h30 un dimanche matin à Marne-la-Vallée, prête à pénétrer dans le monde merveilleux – ou pas – de Disney ? Encore un coup de ma curiosité insatiable et de mon ouverture d’esprit sans limite...

Après m’être tant gaussée de ces gens, ceux qui allaient à Disneyland, après avoir tant clamé que jamais au grand jamais je n’irai dans un endroit pareil, j’ai finalement baissé les armes et j’ai décidé d’aller voir à quoi ressemblait ce haut lieu d’enchantement, pour reprendre un terme cher à l’anthropologue Yves Winkin. Ce qui est injuste c’est que pour un anthropologue, un dimanche à Disneyland c’est de l’observation participante, alors que pour moi, c’est une grosse bouffonnerie que je suis dans l’obligation d’assumer comme telle.

Cela dit, la conférence d'Yves Winkin à laquelle j'avais assisté il y a maintenant quelques années m’avait interpellée. (Qu’est ce que je ne raconterais pas pour m’en sortir avec un semblant de dignité ou presque… )

Je me souviens qu’il parlait de Disneyland comme d’un endroit susceptible de produire une suspension volontaire de la crédulité, un lieu intentionnellement conçu et construit pour cette fonction. Il disait qu’il était impossible d’y aller seul sans risquer de casser l’illusion, et qu’au contraire il fallait tout faire pour maintenir la collusion, au sens goffmanien du terme.  C’est à dire que pour que cela fonctionne, une participation objective était nécessaire. Chaque jour des milliers de personnes s’engouffrent dans cette illusion ; et jour après jour, cette illusion se maintient. N’ayant jamais mis les pieds dans un tel endroit, n’ayant absolument pas envie d’y poser ne serait-ce qu’un seul doigt de pied, ce discours à base d’enchantement, d’illusion, de collusion, de suspension volontaire de la crédulité m’avait fascinée.

Il s’agit maintenant de débriefer, de faire un compte-rendu objectif, quitte à se décrédibiliser définitivement :

1.  Je me suis bien marrée.

2. Je trouve que je vois trouble aujourd’hui. Je m’interroge : mes yeux se seraient-ils décalés dans leur cavité ?

3. Je n’ai pas réussi à suspendre ma crédulité.

Donc oui, on a peur, on stresse beaucoup, on crie, on hurle des insanités quand, sanglée dans une espèce que chariot qui fonce dans le noir à très vive allure, on ne peut plus rien faire pour modifier le cours des choses.

On se demande ce qu’on fait là, on se dit qu’on est bien con, qu’on n’aimerait pas mourir là, on pense au chariot qui pourrait se décrocher, on se dit que ce serait une fin qui manquerait de panache, que ça doit être moche de finir en chair à saucisses sur les rails d’un grand huit de Marne-la-Vallée.

Mais malgré tout on rigole, on est avec ses amis, on dit plein de conneries, il fait beau, à l’horizon seul le château de la Belle au bois dormant attire le regard, il y a des pommes d’amour partout, il y a des gens bizarres partout, des gens en fait, il y a 45 minutes d’attente à faire pour 1 minutes 30 de descente, mais on ne s’en rend même pas compte puisque pendant ce temps là, on discute, on dit d'autres conneries, on cherche sur son Iphone le nombre d’accidents qu’il y a eu précédemment, le nombre de morts aussi, on frémit, et puis sans réfléchir, on monte dans l’engin qui vient de s’arrêter juste là.

Le reste du temps on se concentre, on se dit qu’il ne faut surtout pas prendre de recul, ce que je n’ai cessé de faire malgré un effort surhumain pour vivre l’expérience de l’intérieur. Surtout ne pas prendre de recul, ne pas plomber l’instant en y posant un regard extérieur lourd et accusateur. Car vu d’en haut, Disneyland reste un endroit effrayant, concentrationnaire, carcéral, policé, lénifiant. Ce lieu est une machine de guerre, reliée à une bouche de RER qui dégueule ses wagons de visiteurs sans discontinuer, reliée à un tapis roulant déversant les autres visiteurs, ceux qui se sont garés sur d’immenses parkings, des parkings qui s’étendent tellement loin qu’on se demande s’ils ont une fin.

Ne pas porter de regards condescendants sur ces gens qui portent toute sorte de choses sur la tête : partout des grosses dames avec des chapeaux Minnie, des hommes bizarres avec des chapeaux Pluto, des oreilles de Dingo, des grosses adolescentes disgracieuses avec des diadèmes de princesses, des enfants déguisés et surexcités, des enfants en pleurs fatigués, et puis des poussettes, des poussettes, des poussettes.

Le monde merveilleux de Mickey c’est aussi/surtout le cirque Barnum à ciel ouvert, il ne faut pas l’oublier.

Et puis il y a cette musique sucrée, abrutissante, qui ne s’arrête jamais, insupportable mais qu’il faut supporter pendant des heures. A Disneyland, la musique ne s’arrête jamais, le bruit des gens autour ne s’arrête pas non plus, là-bas le silence n’existe pas.

Mais hier soir, quand ahurie, épuisée, décomposée dans mon canapé j’ai regardé les photos que j’avais prises, j’ai ri, et j’ai bien été obligée de reconnaître que j’avais passé une bonne journée, originale et surprenante.

J’avais prévu d’écrire un billet sur l’entrée de Marguerite dans La Pléiade mais je me suis aperçue que Laurent Mauvignier l'avait déjà écrit ce papier, certainement mieux que je ne l’aurais fait, dans Le Monde des livres de vendredi.

Alors Disney...

 

 

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17 octobre 2011 1 17 /10 /octobre /2011 22:58

araignee-pola.jpgRose a roulé très vite ce soir là, aussi vite qu’elle était pressée, et elle n’a cessé de penser à cet homme, et elle n’a cessé de se demander ce qu’il fallait qu’elle fasse. Elle fonçait, voulait précipiter son arrivée, pour réfléchir dans un environnement plus serein, prendre le temps. Sans les barrières qu’elle avait méthodiquement disposées autour d’elle en vieillissant, elle se serait ruée sur son ordinateur ; dans une autre vie que la sienne, elle aurait cherché à savoir sur le champ, à visage découvert. Mais retenue, convenance et bienséance la rappelaient à l’ordre, alors elle hésitait.

Devait-elle se manifester? Ce soir, demain, dans un mois ? Fallait-il mieux se taire à jamais, ignorer l’envolée poétique de cet homme, la dimension ludique de sa proposition, la beauté de son geste ? Devait-elle, dans l’éventualité où elle décidait de communiquer avec l’inconnu du train, s’inventer un personnage fictif, se créer elle aussi une identité décalée, s’insérer dans un dispositif romanesque existant? Allait-elle se créer une adresse mail farfelue pour rester dans l’anonymat comme il avait décidé de le faire ? Allait-elle l’appeler David, le convaincre qu’elle se prénommait Victoria ?

Ailleurs, déconcentrée par cette adresse mail systeme.victoria@free.fr qui parasitait ses pensées, elle aurait pu se tuer. Préoccupée, Rose dépensait une énergie folle pour essayer de focaliser son attention sur les dangers du scooter, mais elle avait beau se battre pour se concentrer sur la route, sur la circulation, sur sa conduite, il n’y avait rien à faire, tout la ramenait à cette adresse mail et aux horizons nouveaux et excitants qu’elle ouvrait, et qui au fond l’affolaient.

Rien de précis à lui dire, rien qu’une terrible envie de lui parler. Surpasser l’euphorie, mettre de côté ce désir déraisonné, prendre une décision plus posée.

Quand elle est arrivée, Rose réfléchissait encore.

Elle devait faire le point, c’était indispensable, lister les avantages, les inconvénients, saisir au plus juste ce que cette prise de risque impliquerait par la suite, en mesurer les enjeux.

Ecrire à un inconnu n’est pas un acte anodin, au contraire, le geste est fort, quand bien même ne s’agit-il que d’une réponse. Alors qu’elle se sentait sur le point de sombrer dans un engrenage, de se faire broyer par une vague de curiosité monumentale, par le désir d’exister autrement, elle tentait de garder la tête froide. Malgré un effort de concentration surhumain, l’existence même de l’homme élégant l'encombrait, l’effervescence brutalisait ses sens, la température montait : elle tremblait de chaud, pour en fait se rendre compte qu’elle avait froid.

Rose grelottait, elle était perdue, ne savait que faire.

Répondre à l’homme élégant, c’était, de manière tacite, cautionner cette intrusion dans sa vie, c’était accepter ce qui s'apparentait à un passage en force. Elle lui en voulait pour son égoïsme et pour ne pas avoir respecté la distance qu’elle avait choisie de maintenir entre eux ; il s’était imposé et elle en souffrait. Faible, incapable d’oublier, de passer à autre chose, de poursuivre dans l’ignorance, elle savait qu’elle finirait par lui répondre. Aucune volonté sur ce terrain là, rien que des élans irrépressibles.

Mais répondre à l’homme élégant, c’était aussi accepter les règles d’un jeu, c’était accepter de faire partie du système, le sien, c’était s’y jeter toute entière.

Ne pas lui répondre était une résolution qu’elle se sentait à même de prendre tout en sachant qu’elle serait incapable de la tenir, une promesse qu’elle serait dans l’impossibilité d’honorer en somme. Il avait tapé juste, en plein dans le mille, non pas dans le cœur mais en pleine tête, dans la partie la plus cérébrale de son être, et il occupait maintenant toute la place. 

Au moment où son pied a touché le sol, à l’instant où elle est descendue de son scooter, alors qu’elle montait les escaliers puis qu’elle enfonçait la clé dans la serrure, elle savait qu’elle répondrait.

Mais pas tout de suite.

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15 octobre 2011 6 15 /10 /octobre /2011 11:33

mort.jpg

J’ai frôlé la mort, je l’ai vue de très près, d’un côté elle ressemblait à un imposant bus RATP, et de l’autre elle se cachait derrière une Mini bleu nuit.

Je me suis jetée sous un bus sans le voir, puis quand je l’ai vu, je me suis décalée  pour l’éviter et j’ai alors vu la voiture, le bolide, qui fonçait droit sur moi.

J’entends d’ici vos cris, le scooter c’est dangereux : c’est certain sauf qu’il se trouve que là, justement, j’étais à pieds.

En scooter je suis concentrée, alerte, à pieds je m’envole, me perds dans mes pensées, et quand elles sont belles, j’en oublie parfois la réalité.

Hier je ne me suis même pas aperçue que je croisais une rue. Quand j’ai repris contact avec la réalité il était trop tard, déjà prise en étau entre ce bus et cette voiture. Aucun mouvement de panique, rien qu’une seconde de grand calme pendant laquelle je me suis arrêtée net, déjà morte, et le bus m’a effleurée, et la voiture a pilé, et les conducteurs m’ont insultée. Ils avaient raison, j’avais honte, j’avais tellement honte que je ne me suis pas arrêtée, ne leur ai donné aucune explication, ne me suis pas même excusée, me suis remise en mouvement, frénétique, et j’ai repris ma route.

Plus j’avançais, plus je réalisais ce qu’il venait de se passer. C’est mon corps qui le premier s’est manifesté, il s’est mis à trembler, alors que je gardais la tête froide, alors que je réalisais froidement que j’avais failli mourir.

Plus j’avançais, plus les minutes se multipliaient, plus la peur m’envahissait. Soudain j’ai eu très peur, rétrospectivement ; j’ai alors eu du mal à continuer ma route, de plus en plus de mal, tellement de mal que j’ai du m’arrêter. Fébrile, j’ai attendu que mon corps se calme, qu’il arrête de trembler, de surjouer la panique, de jouer la comédie, maladroit.

Un sentiment troublant que celui d’être presque mort.

La mort vous choisit, vous approche, et puis finalement au tout dernier moment, elle se ravise, elle se désintéresse de vous, décide qu’il vous reste encore de belles rencontres à faire, qu’il faut encore vous laisser le temps.

Ce jour là quand je n’ai pas vu la route qui se dressait devant moi, vide et absente, quand j’ai commencé à la traverser, mécanique, légère, la tête dans le ciel, je pensais à quelqu’un qui m’avait touchée, à une belle personne rencontrée la veille.

Dans son regard, j’ai vu : sensibilité, profondeur, sincérité, délicatesse et mélancolie. Touchée par ses propos, par son univers, j’aurais voulu le voir encore, souvent. Sur le coup, je ne me suis pas vraiment rendu compte de ce qui était en train de se jouer ; c’était un beau moment, sympathique, de ces temps suspendus dont on aimerait qu’ils ne s’arrêtent jamais. Les bonnes choses n’ont pas nécessairement de fin, m’a dit quelqu’un un jour ; c’est faux, au bout d’un moment, tout s’arrête.

Le commencement, ou la rencontre, les sociologues disent que c’est un moment pendant lequel nous éprouvons un élan de sympathie pour quelqu’un qui nous inspire un vif intérêt. J’y étais, en plein dedans. Une envie profonde et irrépressible de partager, d’échanger, avec quelqu’un qui intellectuellement et humainement m’intéresse et que j’admire sans doute un peu.

Rencontrer une belle personne cela n’arrive que très rarement, c’est exceptionnel, cela m’est arrivé quelques fois, et je mesure combien c’est précieux. Tellement précieux que chacune de ces rencontres m’ont perturbée, beaucoup, et qu’une forme de tristesse latente a toujours fini par remplacer l’euphorie immédiate. Une espèce de mélancolie m’a envahie, la même que celle que j’avais aperçue dans son regard : une rencontre éphémère c’est aussi l'obligation de faire le deuil de quelqu’un qui vous échappe.

Et quand quelqu’un me touche, quand je le comprends immédiatement, j’ai beaucoup de mal à oublier cet instant, à le laisser derrière moi.


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10 octobre 2011 1 10 /10 /octobre /2011 23:09

Cendrillon-pola.jpgParfois on passe à côté, tout simplement. On rate un livre, un film, un spectacle, on échappe à une rencontre, à quelque chose de beau, on manque juste un rendez-vous, et il n’y a aucune explication à cela.

Je n’avais pas lu Cendrillon, et je me demande bien pourquoi.

Je viens de finir Cendrillon, et je ne comprends pas pourquoi j’ai tant attendu.
J’en avais entendu parler, c’est certain, mais je ne m’étais pas arrêtée, je n’avais pas pris le temps, pourquoi, je ne sais pas.

Je suis passée à côté de ce livre, j’ai ignoré son auteur. Je ne m’y étais jamais intéressée, ne l’avais jamais regardé, j’ai du le voir, forcément, mais regardé, non, jamais.

Le mois dernier j’ai lu Le Système Victoria. J’ai adoré l’histoire, le style, cette écriture fine, précise, acérée, je n’ai pas aimé que ça s’arrête. Alors Cendrillon.

Je me demande ce qui fait qu’un jour on lit un livre plus qu'un autre, ce qui fait qu’un jour on donne la priorité à un auteur plus qu’à un autre.

J’ai bien en tête des éléments de réponse, mais je crois que parfois c’est très simple, on ne sait pas.

Pourquoi Le Système Victoria ?

J’en ai parlé avec Sylvain, et même si cela ne suffit pas, il m'a donné envie. Envie d’en savoir plus. Cela va vous choquer, disait-il. Rien que l’idée m’a intriguée.

Et puis cet été, ces premières pages en avant-première, dans le supplément des Inrocks. Celui que d’habitude je n’ouvre pas :lire des extraits m’ennuie. Pourtant, cette fois je me suis précipitée, j’ai défloré le mystère Victoria avant l’heure, j’ai lu ces premières pages qu’on m’offrait et, frustrée, j’ai désiré la suite. Immédiatement, j’ai pensé à Cendrillon, que je n’avais pas lu, me suis demandé pourquoi, et ne savais vraiment pas quoi répondre à ça.

Un texto. Peux-tu ajouter le Reinhardt à ma pile stp ? J’ai envoyé ce message à Gilles, depuis la plage.

Je lui ai dit ça comme ça, « le Reinhardt », comme s'il n'y en avait qu'un, comme si j'avais lu les autres, les précédents, une évidence, une habituée.

Je connaissais donc Cendrillon, de nom, je connaissais Reinhardt, de nom. Pourtant j’étais incapable d’associer une histoire à ce titre, un visage à ce nom.

Je ne comprends toujours ni comment ni pourquoi je m'en suis tenue à distance, alors que chaque jour ou presque je le vois et l’entends, je vois son visage, graphique, comme dirait l’autre, et je ne comprends pas.

Je connaissais des centaines d’écrivains, je connaissais leurs visages, reconnaissais leur voix, distinguais leurs textes, j’avais des avis tranchés, j’aimais ou n’aimais pas, elle m’agaçait, m’insupportait, lui m’intriguait, elle m’affligeait, Eric Reinhardt, rien. Un mystère.

Le 21 août à 22h47 quelqu’un, peu admirable, a commenté une publication sur Facebook. A travers l’expression « le grand roman français de la rentrée littéraire » Sylvain Bourmeau annonçait une interview d’Eric Reinhardt dans Libération. Cette publication a donné lieu à un pseudo débat, disons plutôt à des réflexions, pas toujours très fines, parfois complètement idiotes, voire déplacées. L’une d’elles a retenu mon attention:

« Et si cet auteur si graphique au look si étudié était juste un mec qui se prend pour sa photo et étale des clichés qu'il fait passer pour des métaphores... J'dis ça j'dis rien, de toute façon tout le monde va dire que son bouquin est génial n'est-ce pas ? »

Si j’étais Eric Reinhardt, de tels propos m’auraient blessée, sans doute, sauf un. « Cet auteur si graphique », j’aurais adoré qu’on me qualifie de la sorte. C’est beau d’être graphique, c’est très esthétique, traduit l’élégance, l’efficacité, c'est la représentation de la complexicité par un seul trait, par une courbe épurée, c'est la trace laissée par l'essentiel.

Cet homme, lourd et vulgaire, qui tenait des propos outrageux, qui se vautrait dans l’indélicatesse, soulignait bien malgré lui quelque chose d’extrêmement juste : Eric Reinhardt est graphique, son écriture est graphique, son style est graphique. Le reste n’est que médisance et jalousie, le reste est sans importance.

Au-dessous, la réponse de Sylvain : « Lis le Didier ! Franchement. Fais-moi confiance, oublie la photo si elle t'agace. »

Cet encouragement m’a fait sourire. Allez Didier, un petit effort, dépasse tes préjugés, et ouvre le livre avant d’asséner tes coups de boutoirs maladroits et hâtifs.

Moi je n’aurais pas insisté, Didier était rustre, il ne serait pas touché par la sensibilité de ce livre, il y serait hermétique. Ne pas perdre de temps, ne pas chercher à le convaincre.

Le jour où j’ai lu cette phrase, j’ai à mon tour cherché une photo, par curiosité, cette photo qu’il me faudrait oublier moi aussi si jamais elle m’agaçait.

Certes l’image de l’auteur est importante, il faut l’admettre. Je reconnais que moi même, et je n’en suis pas fière, il m’arrive parfois de condamner pour des raisons inavouables, pour des attitudes, des comportements, pour une image.

Donc j’ai cherché une photo, j’ai vite trouvé, c’était facile.

Et puis Gilles m’a téléphoné, Le Système Victoria était arrivé, enfin. Je l’ai lu très vite, d’un coup, immergée. Et puis Cendrillon.

Viendront les autres. C’est agréable de remonter le temps à côté d’un écrivain, de marcher en arrière, de se retourner vers le passé.

Cendrillon donc, que j’ai aimé, tellement riche, puissant, que j’ai fini ce soir, dans le train.

Et aujourd'hui dans mon wagon, personne ne lisait Cendrillon en face de moi, pas cette fois. 

 

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9 octobre 2011 7 09 /10 /octobre /2011 12:05

loup.jpgPoint de départ, un numéro des Inrockuptibles avec sur la couverture une jeune femme nue, un loup sur les épaules. Une photo que j'aime beaucoup, illustration poétique d’un numéro spécial mode.

Une question est posée, « que porter cet automne ? », une réponse, imagée, est donnée, un loup.

Le loup en question n’est pas mort, il semble calme, dompté. La jeune femme s’est battu, son corps porte les traces du combat, des griffures profondes marquent ses cuisses, son ventre. Si le loup, une fois apprivoisé semble avoir gagné, il n’en est pas moins ramené à un accessoire de prêt-à-porter, une étole.

Quelques publicités plus tard, de la plus esthétique à la plus insignifiante, une chronique retient mon attention. Elle est intitulée : « Je me suis fait rhabiller par Paul Smith ».

J’aime Paul Smith, l’élégance anglaise, le souci du détail, de la discrétion, d’une discrétion décalée. Rien de très intéressant dans l’article, si ce n’est ces quelques mots de l’artiste qui m’arrêtent.

«  Pour moi, l’élégance de façon générale, c’est un vêtement ou un accessoire de qualité. Des chaussures fabriquées main, à la coupe gracieuse et au style intemporel […]  La posture est très importante. Ce n’est pas tellement une affaire de vêtements, c’est aussi la manière dont tu t’assois, dont tu te tiens. »

L’élégance n’entretient pas une relation d’exclusivité avec le vêtement, elle se déploie aussi ailleurs. Légère, elle traverse une silhouette, enveloppe une personnalité, s'échappe d'un caractère. Elle semble immatérielle et reste insaisissable. L’élégance est diffuse, flottante.

« Une femme élégante, c’est surtout une femme qui a de l’esprit. Il n’y a pas d’élégance sans esprit. »

J’aime cette phrase, tellement juste. Ce constat s’applique aussi à l’homme, sans limite. Paul a tout compris.

Je repense à la publicité Mercedes-Benz que je viens de croiser, la double page précédente. Une femme était allongée à plat ventre sur le toit d’une voiture. Pure construction symbolique de la vulgarité, blonde, bouche soulignée de rouge, yeux et ongles bordés de noir, robe provocante, posture aguichante, cette femme est outrancière. Rien ne va.

En haut à gauche, une explication : « Le concept Classe A et le mannequin Jessica Stam sont mis à l’honneur, créant une image de séduction et de modernité ultime ».

Séduction ? Modernité ? La séduction implique la subtilité et la discrétion, la modernité passe par la créativité et cette publicité approche le degré zéro de l’inventivité. Non, rien ne va.

Quelques pages plus loin, Iris et Keno, pleine page, posent pour une publicité de la marque Galliano. Iris, c’est la fille, c’est écrit, elle porte des chaussettes jaune citron, des gants de même couleur, une robe vert d’eau plissée courte et ceinturée sous les seins. Par dessus elle a enfilé un blouson blanc poilu, qui rappelle la couleur de ses escarpins, blancs donc, à lacets noirs. Elle prend la pose, les jambes écartées, déhanchées, scandaleuse. A côté d’elle il y a Keno, c’est écrit aussi. Je ne vous le décrirai pas en détails, je vous dirai juste qu’un lacet de chaussures orange sert de ceinture à un blazer déstructuré.

Quelques pages plus loin encore, page de droite, je croise un couple, d’une tout autre stature, élégant cette fois. La signature : Paul Smith. En face, page de gauche, une brève, « la Cicciolona se retire ». Une photo. Sans commentaire.

Et puis on avance comme ça, de pub en pub, on passe par Lacoste, nouvelle image, nouvelle signature, unconventional chic. Sur la photo une jeune fille se cache le visage derrière un blouson Teddy bleu marine aux manches jaune citron sur lequel est placardé un énorme L rouge ainsi qu’un énorme crocodile vert. Lacoste Live 24/24 Berlin. Je ne comprends rien, juste qu’il faut faire jeune apparemment.

« Lacoste révise et modernise le teddy toujours dans le pur esprit Collège américain. Dans un mélange de laine, il intègre le maxi croco en cornelly et les poches contrastées pour la touche trendy. »

Plus question d’élégance. Paul est déjà bien loin.

Enfin la « Rencontre » et sa phrase en exergue « Il ne faut jamais se fier au look ». Carine Roitfeld, « muse de Tom Ford, âme de Vogue Paris pendant dix ans, figure majeure du monde de la mode » est interviewée à l’occasion de la sortie de son livre Irreverent, « trente ans de carrière et de style ».

J’ai la flemme de lire cet article, je ne lirai pas son bouquin non plus, je m’en fous. Elle ne me séduit ni ne m'intéresse, ses propos, aperçus de loin, me paraissent convenus et évidents.

Cette femme rentre dans le moule, a un physique canonique, porte absolument tout ce qu’il faut comme il faut, a les cheveux parfaitement lisses, ne commet aucune erreur, jamais. Pourtant elle reste commune, tellement commune, finalement dépourvue d’élégance.

Aucune envie de lire ce qu’elle raconte, définitivement.

Rupture entre les annonces et les contenus rédactionnels, entre les publicités elles-mêmes, ça part dans tous les sens, dans un grand mélange des genres.

Possible retour en arrière, une interview de François Bon, « Net et littérature : une histoire d’amour ? », plus intéressant, définitivement.

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3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 23:58

photo-pola.jpgLe temps se volatilise, les semaines s’autodétruisent, les jours éclatent et les heures implosent. La brutalité du manque de temps, la violence des frustrations engendrées par toutes ces possibilités délaissées ou à peine honorées, trop vite, en coup de vent, m’agressent.

Alors que j’aimerais tant profiter de la douceur de l’automne, mes journées se terminent trop vite, les coupes sont abruptes, le montage est chaotique ; de lundi j’ai l’impression qu’on passe directement à dimanche.

Je n’ai pas le temps, pas suffisamment de temps pour faire tout ce que je voudrais faire. Faire des choix, sans cesse. Je déteste choisir, c’est un des drames de ma vie, ou presque.

Pour pouvoir écrire ce billet par exemple, j’ai du choisir, j’ai été contrainte d’enfouir profond des choses importantes, de laisser de côté certaines envies pour en assouvir juste une seule. J’aurais pu finir de lire ce roman entamé il y a quelques jours déjà, j’aurais pu regarder ce film que j’avais tant envie de revoir, j’aurais pu répondre à quelques uns de ces mails qui s’accumulent dans ma boîte, j’aurais pu travailler aussi. Epuisée j’aurais pu m’assoupir, ou regarder le paysage défiler en écoutant de la musique. Mais là encore il aurait fallu choisir : quel artiste, quel album auraient été les plus en accord avec mon humeur, les plus à même de s’ajuster à mon état d’esprit du moment ?

Choisir, évincer, reporter, procrastiner, constamment.

Eternelle insatisfaite, je souffre de devoir choisir, je regrette de sélectionner, d'exclure, d'oublier, j’enrage de devoir arbitrer entre mes envies, d’avoir des priorités qui peuvent paraître décalées.

Parfois je papillonne. J’hésite, je débute, je change d’avis, je recommence, je termine, mais  jamais ne m’arrête. Pas de temps à perdre, courir après des moments de grâce, profiter de bulles de légèreté avant qu’elles n’éclatent et que la liste des choses à faire ne me rattrape à nouveau.

Ce soir j’ai décidé d’écrire ce billet, il fallait que j’alimente ce blog, c’était une urgence, un incontournable. Drôle de priorité me direz-vous ? Cela dépend du point de vue, cela dépend des gens aussi. A l’instant où j’ai débuté ce billet, il me semblait, à moi, Rose, fondamental de nourrir ce blog qui criait famine comme si souvent. Comme si souvent l’éternelle question, récurrente, angoissante, voire oppressante, me coupait dans mon élan : un billet sur quoi ?

Au départ je voulais vous parler des statistiques, de ces infos que j’ai vous concernant, chers lecteurs. Car je dois vous avouer que je me suis prise au jeu et que j’accorde de plus en plus d’attention à cet onglet « statistiques » proposé par la plateforme de ce blog. Chaque matin, ou presque, je regarde combien vous êtes à être passés par là, j’étudie méticuleusement vos provenances. J’aime voir les courbes monter, j’aime vous savoir toujours plus nombreux, j’aime voir vos commentaires apparaître.

Si écrire est plaisant, le plaisir d’être lue l’est tout autant.

Je voulais donc vous parler statistiques, puis finalement, j’ai eu très envie de vous parler du week-end dernier, un bien joli fragment d’automne, parenthèse heureuse dans la course effrénée qui a débuté à la fin de l’été.

Le raconter comme pour en prolonger encore un peu l’effet, comme pour l’empêcher de disparaître et de s’enfuir, comme pour lui permettre de vivre un dernier instant. Ce week-end, touriste dans ma propre ville, j’ai profité de deux belles journées offertes par ce généreux mois d’octobre, deux journées d’automne, presque trop chaudes, si bien que certains aurait pu se méprendre et croire à des journées d’été. Presque l’été donc, mais plus vraiment. Il y avait du soleil, beaucoup de soleil, il faisait très chaud, la lumière était belle, les gens étaient heureux, et la ville, ma ville, rayonnait sous une lumière bien particulière, cette fameuse lumière d’automne, plus douce, moins directe, diffuse.

Ce week-end, j’ai enchaîné les terrasses, décliné les orientations du plein soleil à l’ombre, analysé les cartes des boissons, bavardé avec mes amis. Un carpaccio de bœuf aux légumes grillés à la première terrasse, un Coca-Cola à la suivante, un Coca-Cola à la troisième, un verre de Brouilly à la quatrième, un mojito à la cinquième, un poisson parfumé aux épices à la sixième, un café et six additions plus tard, voilà que le samedi était déjà fini.

Et puis c’était dimanche, le soleil brillait toujours, et quelques terrasses plus tard, voilà que le week-end était déjà fini.

 

 

 

 

 

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27 septembre 2011 2 27 /09 /septembre /2011 10:31

l-envol.jpgVous avez sûrement remarqué cette magnifique publicité intitulée l’Envol, un spot publicitaire pour Air France d’une élégance folle. C’est un moment suspendu, au sens propre comme au figuré, qui vous arrache à la réalité et au temps, et qui traduit de manière très précise le ressenti qu’on peut avoir quand on regarde par le hublot, alors qu’on est en vol justement, alors qu’on chemine par delà les nuages.

Quand un train roule très vite, le voyageur court simplement plus vite que le paysage qui défile ; il a la sensation de glisser à travers la campagne, une campagne classique, parcourue en avance rapide.

Mais quand on regarde par un hublot en vol, on croit rêver parfois, et dans cet ailleurs blanc et cotonneux, l’absence de repère vide la tête.

Soudain, dans ce même décor blanc immaculé, un corps féminin vole et tournoie, léger.

Métaphore filée du décollage, de l’envol puis du vol, ce film est à mes yeux bien plus qu’un simple spot publicitaire, c’est une parenthèse poétique, empreinte de légèreté et d’onirisme.

Comme une évidence, la chorégraphie est signée Angelin Preljocaj.

Je n’ai pas oublié sa version de Blanche-Neige, ballet que j’ai eu le plaisir de voir à Versailles, encadré par le château et le parc, comme déposé sur bassin de Neptune.

Il y avait les danseurs du ballet Preljocaj, il y avait les costumes de Jean-Paul Gaultier, il y avait la musique de Gustave Mahler, il y avait le bassin de Neptune, transformé en scène.

Pendant plus de deux heures, plongée dans cet univers féérique contemporain, j’ai tout laissé de côté, mon attention s’est spontanément focalisée sur la beauté des corps en mouvement qui, tableau après tableau, évoluaient dans un espace élargi : les corps volaient, suspendus, tournoyaient, s’accrochaient les uns aux autres, s’attiraient en douceur pour mieux pouvoir se repousser, avec violence parfois.

En découvrant l’Envol, j’ai pu mesurer combien le Blanche-Neige de Preljocaj, somptueux et délicat, était ancré en moi. Les émotions, les sensations ont ressurgi très clairement lorsque j’ai découvert ce spot, au hasard d’un écran. J’ai tout de suite su que Preljocaj était derrière ce porté si envoutant : ce plan séquence porte sa marque, sa signature, la phrase est fine, l’enchainement est précis.

Quand on me parle de danse, je repense systématiquement à une belle histoire racontée dans un très beau texte par mon ami Diastème. C’est un billet, allez le lire sur son blog, dans lequel il explique d’où est partie son admiration pour la danse. Son point de vue m’intéresse car il est très différent du mien qui ait dansé pendant plus de dix ans. Pour moi aller voir un ballet, c’est faire remonter à la surface des souvenirs, des sensations, des regrets aussi parfois.

Je trouve son histoire particulièrement touchante, au point que je l’ai encore en tête. Son titre, aussi fort qu’énigmatique au premier abord, c’est « Les Hommes en jupe ».

Ce soir là, les hommes en jupe en question s’appelaient Akram Khan et Sidi Larbi Cherkaoui.

Ce soir là, la poésie des corps virevoltant sur la scène du théâtre de la Ville a changé, définitivement je crois, la perception qu’un néophyte avait d’un art pourtant majeur.

« Au bout d’un quart d’heure de spectacle, je n’ai pas compris ce qui se passait en moi, j’étais fasciné, bouleversé, quelques minutes plus tard j’ai senti de l’eau sur mon visage, et j’ai pleuré sans discontinuer la dernière demi-heure du spectacle, moi qui ne pleure jamais au spectacle, moi qui n’aime pas les hommes en jupe. Aujourd’hui, quand on me demande quelle est la plus belle chose que j’ai vue sur une scène de ma vie, je réponds cette chose-là. […]Je sais maintenant mieux ce qu’est la danse, oui, ce qu’est la grâce. Bizarrement, depuis, les choses se sont inversées, je renâcle toujours un peu à l’idée d’aller au théâtre, au concert, il faut souvent que je me fasse prier, mais proposez-moi un spectacle de danse et je serai toujours partant. Même pour y voir des hommes en jupe.»

Diastème, En Beauté, 23 février 2011

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19 septembre 2011 1 19 /09 /septembre /2011 22:34

gare-du-nord.jpgJe l’ai revu. Une fois, deux fois, à chaque fois.

Je le reverrai encore puisque si j'ai bien compris, il prend le même train que moi, chaque semaine. Chaque lundi matin il est là, me suit du regard dans la gare, m’effleure à la presse, me frôle sur le quai. Il rode. Et pourtant il ne me fait pas peur. Il n’y a pas de quoi s’affoler me direz-vous, c’est juste un homme, un homme particulièrement élégant, qui va travailler tous les jours en dehors de Paris. Pas de quoi s’affoler, juste de quoi se distraire, s’amuser à la rigueur.

On dirait qu’il me cherche, m’attend, guette le moment où ma silhouette se découpera dans l’encadrement d’une des portes. J’alterne, celle de gauche, celle de droite, la petite là-bas au fond près du distributeur.

Il m’attend forcément puisque quel que soit le passage que j’emprunte, quelle que soit l’heure de mon arrivée, je le vois. Jamais il ne va s’installer sur son siège, alors que le train est à quai il préfère hésiter dans cette salle des pas perdus et, au pied de l'immense tableau d’affichage, attendre immobile et droit.

 

Nous ne nous sommes plus jamais retrouvés ensemble dans le même wagon, les aléas de la réservation automatique font que ni lui ni moi ne décidons de notre position dans le train. C’est le hasard qui organise si ce n’est notre rencontre du moins notre position dans ce train.

J’ai appris à le repérer moi aussi, pour mieux l’éviter. Si je veux contourner ses regards qui soit me glacent soit me brûlent, si je veux esquiver cette proximité qu’il tente de créer de coup d’œil appuyé en œillade détournée, je suis obligée d’anticiper, et donc de le localiser prestement dès lors que je pénètre dans la gare.

Il doit penser que je crois au hasard, qu’il me dupe avec une facilité désarmante. Mais chaque lundi c’est le même manège, chaque lundi matin il me tombe dessus, et semble espérer que la magie opère.

C’est un piège, cet homme si élégant manipule l’espace temps.

Ce matin il m’a souri, distinctement, alors que je payais mon journal il est apparu derrière moi. J’ai d’abord senti son souffle dans mon dos et au moment où il a tendu son Libé pour le payer à son tour, j’ai reconnu sa main, celle qui tenait le livre bleu nuit l'autre fois. Je me suis retournée en partant, l’ai dévisagé, regardé de plus près enfin. Il porte une barbe et un air triste, il portait un jean et une veste de bonne facture, sombres et bien coupés.

Je crois qu’il me plait, ou pourrait me plaire, éventuellement. Si besoin est.

Et puis il lisait ce livre que j'ai tant aimé quand je l’ai aperçu la première fois, c’est un signe fort, un souvenir qui contribue à me rendre cette personne pas tout à fait sympathique mais indéniablement intéressante. Il restera toujours cet homme qui lisait le Système Victoria en même temps que moi, au même endroit.

Ce matin, malgré la tristesse qui emplit d’ordinaire son regard, il semblait se réjouir, peut-être parce que j'ai esquissé un semblant de sourire, peut-être parce qu'il était de bonne humeur tout simplement. J'ai souri, malgré moi. C'est compliqué de conserver un air distant et froid éternellement, ce n’est pas une posture facile à tenir sur la durée, alors j'ai lâché prise.

Je suis sortie de la presse avant lui et j’ai marché vers le train, d’un bon rythme, pour ne pas qu’il croie que je l’attendais, je ne voulais surtout pas qu’il croie ça.

Il m'a suivi d’abord de loin, puis de plus près. J’entendais son pas derrière moi, ses souliers Paul Smith claquaient sur le sol. Il a continué, m’a dépassée, j’ai vu ses lacets bleus sursauter au rythme de ses pas. Je l’ai perdu de vue alors que je montais dans la voiture 17, il est sans doute monté dans une des voitures suivantes, la 18, la 19 ou la 20.

Comme chaque lundi je ne l’ai pas revu de la journée.

Comme chaque lundi je suis rentrée à Paris tard le soir.

Comme chaque lundi je m’apprêtais à monter sur mon scooter garé en face de la gare, comme chaque lundi je me réjouissais de cette traversée de la ville la nuit.

Alors que je me rapprochais de ma fidèle monture, j’ai vu quelque chose de blanc posé sur la selle, oui parfaitement, un coin blanc dépassait bien de la jupe de mon scooter.

Je me suis approchée encore, et j'ai saisi une enveloppe sur laquelle il était écrit : Chère Inconnue.

Fébrile, quand même un petit peu, j’ai décollé l’enveloppe, j’en ai sorti une épaisse feuille de papier vergé sur laquelle il avait écrit seulement quelques mots, et j’ai lu :

Pardonnez-moi. Dites-moi enfin quelque chose.

En guise de signature, l’homme élégant avait écrit : systemevictoria@free.fr

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Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

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