Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 18:32

image-preview-32-pola.jpgPendant que j’approfondissais mes recherches et que cette quête de l'identité de P. me maintenait en haleine, nos relations se dégradaient. Paradoxalement, cette déliquescence renforçait mon besoin de savoir à qui j'avais affaire ; je sentais que le naufrage était proche, que de chaque côté nous ne tiendrions plus très longtemps, que cette histoire un peu folle ne resterait qu'un souvenir sur le quai. 

Je n’avais pas joué le jeu, j’avais osé utiliser mon droit de retrait. J'avais décidé que bien que P. soit quasiment devenu un objet de fantasmes, il n’était en aucun cas question qu’il se serve de moi pour assouvir les siens. Et en refusant sa proposition, parce que je l’avais jugée quelque peu déplacée, en refusant de le laisser pénétrer mon intimité, car c’est bien de cela qu’il s’agissait, je l’avais désappointé.

J’ai alors vu l’homme charmant se disloquer, se métamorphoser en une odieuse bête, agressive et  décomplexée ; P. devenait détestable. Presque méchant. Et il se permettait ce que je ne lui permettais pas : familiarité, légèreté, supériorité aussi. Tandis qu’il choisissait la facilité, je visais l’excellence et espérais un semblant de complexité.

Je constatais : nous ne suivions pas le même tracé, nos attentes s’entrechoquaient, provoquant remous et malaises, dans un bruit fracassant pour ne pas dire assourdissant. Nos échanges devenaient violents, les agressions battaient la mesure ; le rythme des mails, leur force, s’appuyaient sur la provocation, devenue notre moteur. Choquer l’autre, le blesser, le heurter pour obtenir une réaction, comme pour faire exister la relation, comme pour faire perdurer le lien.

Il me forçait à mettre fin à cette correspondance, il me forçait à mettre de côté ma légèreté, il anéantissait toute possibilité d'invention, de création d'un autre système, déclinaison potentielle de la matrice originelle.

Les prémices du rejet se matérialisaient au travers de notre correspondance qui piétinait, et avec le recul permis par le temps qui passait, je réalisais combien cet homme avait habilement masqué une indélicatesse latente derrière une apparence trompeuse. Sa prestance, son élégance, le charisme qui en découlait, répondaient à une construction bien précise : cette élégance de surface n’était qu’un emballage - à l’aide de belles pièces et d’un goût certain, il répondait à des critères esthétiques qui me séduisaient -, mais l’emballage relevait davantage d'une chimère, ou plutôt s'apparentait au trompe-l'oeil qui masque l’échafaudage, surfait.

Je l’avais déçu disait-il.

Alors il s’est tu. En disparaissant ainsi, il me faisait payer mon refus, me mettait à l’épreuve. J’ai trouvé ça mesquin, presque honteux, lui aussi me décevait.

Ce type commençait à m’agacer, je l’aurais bien envoyé balader, valser, sur un coup de tête j'ai plusieurs fois voulu le congédier. Je lui aurais bien avoué que l'élan de sympathie que j’avais pu éprouver pour lui était en train de se désagréger. 

Mais je me suis tue, comme lui. Après une longue période de silence - il marquait le coup, me faisait payer mon manque de docilité - les messages se sont finalement remis à arriver dans la boite rose120911@free.fr.

Il revenait à la charge, toujours d'une manière détournée, toujours en essayant de remonter le temps, de se raccrocher au passé, et pour ce faire il n'avait qu'à replacer le livre au centre de la discussion. Facile. Mais efficace puisque je baissais trop vite les armes, rattrapée par le roman.

Un matin il m'a demandé quelle était ma phrase préférée du Système. Une seule ligne de texte se détachait dans le corps du message, c’était un mail laconique, déshabillé de toutes formules de politesse, sans bonjour ni au revoir, sans bise ni baiser.

Parlez-moi au moins de vos passages préférés, quels sont-ils ? Et votre phrase préférée, quelle est-elle ?

Je lui ai dit que j’aimais tout particulièrement les moments d’attente, d'échanges de messages, ces moments où David pense à Victoria, à ce qu'elle fait alors qu’ils sont loin l’un de l’autre. Ce sont ces instants qui intensifient le manque, qui laissent émerger une tension extrême. Ces fragments, je me les suis appropriée avec une facilité déroutante. Il me semble que si le manque et la distance font fantasmer celui qui s’éloigne, rendent plus fort l’attachement de celui qu’on éloigne, l’éloignement reste une épreuve physique qui rend la relation plus forte.

Quant à la question suivante, c’était délicat. J’avais relevé un certain nombre de phrases, les marques grises laissées dans la marge m'auraient permis de les retrouver aisément. Mais celle-ci dansait encore dans ma tête, une phrase courte, simple, efficace, insolente, si forte, que j’ai tapée immédiatement : Et nous verrons si l’étincelle existe encore. 

J’aimais cet aveu, cette tournure à la fois sobre et poétique, à la fois prometteuse et castratrice. C’était l’ouverture et la fermeture simultanées, la chance de gagner, le risque de tout perdre, dans un rapport de probabilité inconnu.

J’ai répondu. Froidement. Peur qu’il ne disparaisse, sans doute et cette fois définitivement.

 

Repost 0
Published by vaporiserunemouche
commenter cet article
30 décembre 2011 5 30 /12 /décembre /2011 19:16

treve.jpgSi je n’ai rien écrit ici depuis quelques temps, c’est parce que je respectais scrupuleusement la trêve des confiseurs, cette délicieuse période, cet entre-deux sucré pendant lequel on tente de se remettre des agapes passées.

J’ai toujours adoré cette expression gourmande, « trêve des confiseurs ». On pense aux confiseries, à Noël, à tous ces mets trop vite engloutis, culpabilité mon amie. Mais ce qu’on oublie souvent, c’est à quel point cette période d’accalmie découle d’une logique diplomatique. La référence historique n’est pas anodine et il est parfois bon de se remémorer les origines politiques de cette décision, la période de fêtes ayant été considérée comme peu propice aux débats les plus houleux.

En ce qui me concerne, depuis que je respecte à la lettre cette précieuse trêve des confiseurs, depuis que j’ai adopté cette posture de diplomate de compétition (une pose très délicate à tenir pour moi, je l’avoue aisément), à savoir n’évoquer aucun sujet qui divise, ne tenir aucun propos engagé, ne pas défendre ce qui s'apparenterait à l’ombre d’une idée, laisser couler, glisser et dégouliner toutes sortes d’incongruités sans sourciller, depuis cette résolution, le traditionnel repas de Noël en famille se passe excessivement mieux. Pour un peu, l’esprit de Noël se manifesterait presque. Plus de cri, plus de larme, plus de portes qui claquent, plus de mots qui blessent non plus, je regarde les mouches voler et j’écoute le chat miauler. D’ailleurs le chat est un bon sujet, rassembleur ; et de même que l’évocation du vent qui souffle fédère la tablée, l’odeur de la dinde qui dore dans le four et l’onctuosité de la bûche Hermé apaisent les esprits.

Et puis la trêve des confiseurs, c’est aussi le plaisir de ne rien faire ou presque entre Noël et le nouvel an. Une sorte de pause avant d’attaquer une nouvelle année, avant de s’emparer de nouveaux projets, de s’empresser de saisir les opportunités à pleines mains. Si j’étais apte à croire mon horoscope, 2012 s’annoncerait comme une année scandaleusement réjouissante. Mais je n’y crois pas : rien à faire avec les astres, trop terre à terre pour cela, n’est pas taureau qui veut, je laisse les étoiles aux rêveurs.

Et puis cette dernière semaine de l’année, c’est aussi un moment de transition. Dans les médias, c’est l’heure des bilans, l’heure de la remise des prix et des médailles ; on compose son palmarès, on trie, on distribue les bons points. Et les mauvais aussi parfois. En unes des quotidiens et des magazines fleurissent les classements et les listes : les 10 meilleurs livres de 2011, les 10 meilleurs films, pas 9, pas 11, non 10. La vie est si belle, tout est si simple, le compte est rond et bon.

A Libé par exemple, ils n’ont pas lésiné : ils ont classé, sous-classé, répété encore, fait des listes pour Noël, des listes rock, des listes hi-fi, des listes larsen et j’en passe, et puis ils ont distingué des figures, ils ont sélectionné des verbatim, des chiffres, des images, des mots. C’est sympathique vous me direz, ce grand retour sur l’année passée. Ou pas, ça dépend d'où on regarde. Au fait en retournant sur le site de Libé jeter un œil sur ces fameuses listes pour écrire ce billet, je suis tombée sur un concept effrayant, « la rencontre par affinité culturelle ». Alors non, désolée, je n’ai pas testé pour vous « la rencontre par affinité culturelle », car aujourd’hui c’était Garou… Il y avait sa photo et puis juste en dessous, il y avait écrit: « ils sont fans, rencontrez-les » avec la photo des fans en question. La vache… A creuser, une prochaine fois peut-être. En 2012.

La trêve des confiseurs, c’est aussi du temps pour souffler, pour prendre du recul, pour envisager des possibilités, pour isoler les bonnes manières de continuer à avancer, pour faire de belles rencontres aussi. Alors non, aujourd’hui je n’ai pas rencontré de fan de Garou, du moins cela m’étonnerait fortement, mais j’en ai profité pour régler des choses, une manière de clôturer sereinement l’année.

Une rencontre plutôt belle en fait. Une belle fin d’année donc. C’était important.

Repost 0
Published by vaporiserunemouche
commenter cet article
16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 18:48

9782070755530.jpgJe relisais les mails échangés. Parmi ceux de P., il y en avait un qui était particulièrement long.

J’ai relu plusieurs fois le seul long message que P. m’ait envoyé.

Il s’y exprimait doctement et, avec une arrogance presque insupportable, se livrait à un compte-rendu critique du Système Victoria. Le style était fluide, les termes employés précis, la structure de l’argumentation irréprochable.

Malgré la richesse du propos, il ne s’ouvrait absolument pas sur le plan personnel. En y repensant, j’ai trouvé que sa posture, extérieure, mais aussi passionnée, avait tout de celle d’un spécialiste.

J’y voyais plus clair : P. se posait en expert, son domaine de prédilection semblait être la littérature contemporaine, c’est dans une direction plus précise qu’il fallait que j’oriente mes recherches. J’isolais alors des possibilités : la probabilité la plus forte était que P. soit critique littéraire, quelque chose comme ça. Certes j’avais du mal à faire le lien entre sa présence dans le train chaque lundi et une telle activité professionnelle, mais compte tenu de la qualité littéraire du message que j’avais reçu, je savais d’ors et déjà que cet homme entretenait un lien fort avec l’écrit.

J’ai alors commencé à quadriller la toile : avec comme mots clés Système Victoria + Reinhardt, j’entrepris de vérifier les signatures des papiers que je pouvais trouver. Il y en avait une quantité considérable : impression de chercher une plume en or de quelques millimètres sur une plage landaise de plusieurs kilomètres. D’où une impression de découragement intense dès le début.

J’ai vite constaté que les Paul, Philippe, Pierre et autres Patrick emplissaient les colonnes des journaux : cette initiale ne me conduirait pas en territoire recherché si je ne réussissais pas lui associer d’autres indices.

Au milieu de cette abondance de liens renvoyant tous à des articles de presse ventant les mérites de l’auteur, les qualités incontestables de l’ouvrage, ou à des blogs amateurs vitrines de discours allant du plus charmant au plus virulent, un site différent des autres se distinguait : Fabula.org ressortait car un des articles postés comportait le nom « Reinhardt ».

J’ai cliqué sur le lien pour atterrir sur la page du site concerné, il renvoyait à l’article suivant :

En marge de L'Insignifiance tragique : Qu'est-ce qu'une tragédie attique ? de Wilamowitz. Propositions pour une relecture.

J’ai commencé à lire :

Par une heureuse coïncidence éditoriale, la parution du livre de F. Dupont est exactement contemporaine de la publication de la première traduction française d'un " classique " de la philologie allemande, vieux de près de 120 ans (délai de rigueur) :

Ulrich Von Wilamowitz-Moellendorf, Qu'est-ce qu'une tragédie attique ? Introduction à la tragédie grecque, [1889] ; trad. fr. par A. Hasnaoui : Paris, Les Belles Lettres, 2001. 155 p. (155 FF, 17,33 Eu)

L'ouvrage est à lire historiquement comme la première réponse apportée par un philologue aux thèses de Nietzsche. On ne discutera pas ici la valeur de cette réponse, en déléguant aux vrais spécialistes l'examen détaillé de la démonstration de Wilamowitz (1).

Le (1) renvoyait à la note de bas de page suivante :

(1) Examen esquissé par A. Hasnoui, dans les commentaires qui précèdent sa traduction, où elle inscrit utilement la démarche de Wilamowitz en regard des thèses postérieures de K. Reinhardt (Eschyle. Euripide, trad. fr. p. E. Martineau, Paris, 1972).

C’était donc ce « K. Reinhardt » qui m’avait laissé croire un instant à une découverte fondamentale, un faux Reinhardt en somme, qui tentait de me duper. Déçue et découragée, je n’ai même pas cherché à en savoir davantage sur la tragédie attique : j’aurais pu en profiter pour lire l’article en entier, m’intéresser, me réjouir de cette opportunité. Non, j’ai laissé tomber, j’ai rapidement parcouru ce site, portail de la recherche en littérature, j’y ai vu des annonces de colloques, de conférences, et autres séminaires ou débats, d’innombrables comptes-rendus de lecture, et des listes de parutions. Ce site, pour qui s’intéresse à la littérature, est d’une richesse inouïe. Malheureusement ce n’était pas ma priorité du jour, j’ai alors claqué l’écran de mon ordinateur portable, trop brutalement, et me suis déshabillée.

Il était 15h46 et j’étais nue chez moi.

Une fois cet affreux maillot de bain gris baleine enfilé, celui auquel j’avais attribué la responsabilité des longueurs lancinantes et monotones, je me suis rhabillée.

Repost 0
Published by vaporiserunemouche
commenter cet article
14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 13:48

Jean_Jacques_Henner_-_La_liseuse-1.jpg« La liseuse sera sans doute « le » cadeau électronique des fêtes de fin d’années. »

J’ai lu ça dans Le Monde l’autre matin, dans le supplément Culture & idées, ils en ont fait un dossier. Un air de déjà-vu, rien de bien nouveau dans l’article, mais un choix éditorial un tout petit peu plus intéressant que la double page sur « les chats qui rient sur Internet » que j’ai eu la surprise de trouver dans Libé il y a quelques temps. Cet article là m’a scotchée ; j’étais désarmée devant tant de vacuité, j’ai pensé à quelqu’un en particulier, quelqu’un qui a une très haute opinion de son métier qu’il juge de la plus haute importance. Souvent il n’a pas tort, mais là, quand même… Du Journalisme on appelle ça, avec un J majuscule tant qu’à faire. Mais j’y reviendrai. Je vous parlerai peut-être aussi de Double Rainbow, un truc fou qu’on m’a montré hier et qui fait peur. Et qui n’a rien à voir avec le sujet du jour. Quoi que. Regarder Double Rainbow sur une tablette doit renouveler l’expérience.

Donc lire sur une liseuse, lire sur une tablette, j’étais contre. Dans l’idée je le suis toujours mais mon avis n’est plus aussi tranché, il a évolué, s’est décalé. Non je n’abandonnerai pas le papier, j’ai un ami libraire, ne l’oublions pas. Mais je finirai sans doute par adapter le support au contenu : à la littérature je continuerai d’associer les belles éditions, les jolies couvertures, le beau papier, les étagères ; aux ouvrages scientifiques, à la presse, je réserverai le numérique. 

Ce n’est pas l’article du Monde qui m’a fait revoir ma copie, bien sûr que non. Ce n’est pas non plus la lecture du livre de François Bon, Après le livre, pas lu. C’est le temps ; un moment que le principe et les objets m’intriguent. Je tourne autour, j’observe avec curiosité les gens « qui le font », ceux « qui en ont ». Je pèse le pour, le contre, soulève les limites, mais aussi les avantages. Il se trouve aussi qu’un ami m’a récemment envoyé un document PDF de plus de 300 pages. Face à ces pages à lire sur mon ordinateur j'ai eu l'impression qu’il me manquait  un outil, quelque chose de totalement superflu mais de plus confortable, qui me permettrait de lire avec plaisir ce long document sans l’imprimer.

Et puis trop régulièrement je me sens submergée par le papier, par les journaux, revues et autres magazines qui s’accumulent sur ma table de salon, par les articles en tous genres qui recouvrent ma table de travail, et je me dis que si j’avais un support pour lire la presse en ligne, ce serait vraiment plus pratique. Après tout, pourquoi pas ?

Pour la littérature c’est tout autre chose. Pas envie de lire des romans là-dessus, pas envie de ne plus tenir de livre entre les mains, de ne plus être charmée par la beauté d’une couverture, par un travail éditorial en particulier. Et puis le livre électronique lisse l’étagère, la dématérialisation uniformise ; dans la librairie virtuelle, tous les livres se ressemblent, ils font tous la même taille. Une fois les aspérités extérieures au texte gommées, seule une succession de mot subsiste, tandis que la mise en page, elle, devient mouvante. C’est pratique mais c’est autre chose, le livre dématérialisé n’est plus le livre. Il ne reste que le texte qui devient alors malléable ; les possibilités d’appropriation du texte sont innombrables. Vous êtes myope ? Vous pouvez grossir les caractères. Vous préférez Cambria ? Un clic et le mal est fait. L’interligne ne vous satisfait pas ? Là encore vous pouvez agir. Mais que devient le travail sur la mise en page? Que devient la singularité et l’apport d’une maison d’édition dans un paysage où tout se vaut du moins en apparence ?

J’ai entendu pas mal de point de vue sur le sujet, la querelle des Anciens et des Modernes refait surface. Les auteurs semblent peu concernés, les éditeurs ne se mouillent pas trop, ils suivent le mouvement. S’adapter reste sans doute ce qu’ils ont de mieux à faire. Quant aux libraires, les avis semblent mitigés : certains ont peur, d’autres, les plus sceptiques, n’y croient pas, d'autres sont réservés, d’autres encore refusent de regarder le monde changer. Ils regardent ailleurs. Ils n'ont peut-être pas tort, les mutations sont lentes. Pas de raison de s’affoler. Pas encore.  

Repost 0
Published by vaporiserunemouche
commenter cet article
4 décembre 2011 7 04 /12 /décembre /2011 23:53

 

louprouge1jpg_1-copie-1.jpg«  Il n’avait pas voulu me dire son nom ni son prénom.

Ce nom absent était un trou, un vide, autour duquel je tournais. »

Comme dans les souvenirs d’Annie Ernaux, j’avais essuyé un refus, catégorique et empreint d’un certain mystère. Il ne me déclinerait pas son identité, il estimait que ce n’était ni le moment, ni une nécessité pour continuer à avancer. Mon message l’avait intéressé, et tout en précisant qu’il n’en demandait pas tant, il me remerciait pour les détails que je lui avais fournis. Ma routine d’écriture le subjuguait, un modèle du genre, disait-il.

Et puis il terminait ainsi :

Pardonnez-moi mais je ne peux pas. Et puis à quoi bon tout savoir, l’ombre n’est-elle pas plus excitante que la lumière ?

 P.

 Tout en refusant la dynamique de dévoilement que je tentais d’impulser, il se révélait malgré tout, en douceur, car cette initiale, si elle ne m’était d’aucune utilité dans l’immédiat, me permettrait sans doute le moment venu, d’allumer la lumière. Non l’ombre ne m’attirait pas plus que cela, ma curiosité ne demandait qu’à être assouvie et, criant famine haut et fort, elle me retournait la tête. Je notais qu’il me demandait à nouveau de le pardonner, comme s’il s’en voulait non plus de m’envahir, mais de le faire masqué, incapable d’assumer. Déjà son premier message, le texte qu’il avait écrit sur le papier écru, commençait de la sorte.

Pardonnez-moi.

A l’époque je m’étais interrogée sur la signification de cet impératif. Il me sommait de le pardonner, mais de quoi ? De s’imposer, de s’incruster à l’intérieur, de m’importuner, de ne pas signer, d’exister, de m’avoir pistée, suivie, espionnée ? Je n’ai jamais su et voilà qu’il recommençait, que je devais à nouveau l’absoudre.

En retour j’ai décidé de l’interroger enfin sur Le Système, j’avais envie de savoir ce qu’il en avait pensé, quels effets ce texte avait produit sur lui, je voulais savoir quelle lecture il en avait fait, lui. Il a répondu très vite, produisant le plus long message qu’il ne m’ait jamais envoyé, un texte très détaillé, très analytique, au point que j’ai eu l’impression de lire un essai sur l’écriture d’Eric Reinhardt. Plus qu’une critique argumentée, plus qu’une mise en ordre de son point de vue, il me livrait, clés en mains, un cours théorique. Et cela m’a intriguée.

Son message se terminait ainsi : il me proposait un jeu, je devais relire ce livre qui nous avait tant plu en me livrant cette fois-ci à un petit exercice, idée qui me parut d’abord séduisante autant qu’amusante, jusqu’à ce que je prenne connaissance des modalités du jeu. Il s’agissait de relever les passages les plus excitants et d’en parler ensuite avec lui. En échange de quoi j’aurais accès à ceux qui lui donnaient envie.

Sans réfléchir j’ai d'abord dit oui, pour ne pas le contrarier sans doute, mais plus tard, après une relecture plus approfondie des règles du jeu, ce divertissement m’a semblé plus dangereux que prévu. Je me rendais compte qu’outre la perversité de l'idée, cela m’obligeait aussi à supporter son ombre ; elle planerait pendant plusieurs longues heures de lecture.  Il s’agissait en quelque sorte de relire ce livre avec P. assis à mes côtés, avec sa main posée sur mon épaule. Ce n’était pas une bonne chose pour moi : cet homme était déjà omniprésent, il proliférait en moi.

L’obsession à proprement parlée ne s’était pas encore installée, mais je la sentais s’approcher, elle n’était plus très loin, ni complètement absente, ni vraiment présente, elle arrivait. Elle me guettait, attendant le moment propice pour mieux gangréner mes organes vitaux.

Je connais l’obsession, je l’ai déjà fréquentée et m’en méfie plus que tout. Elle est légère, discrète, dans un premier temps, elle ne fait que très peu de bruit en s’approchant. Mais je la repère de plus en plus facilement, je suis sensible aux indices, aux prémisses de son installation au plus profond de ma chair. Je sens quand elle arrive, je sais quels faits lui facilitent l’accès à ma conscience.

Ce jeu en faisait partie. Ce jeu risquait d’être un facteur aggravant, ce jeu m’obligeait à penser à lui intensément, ce jeu était un piège qu’il me tendait, sournois.

Deux possibilités : s’offrir à lui et jouer le jeu, ou fuir. S’enfuir tant qu’il en était encore temps et ne plus lui répondre. Ou alors décliner, lui dire tout simplement que non, on ne jouera pas. Pas à ça, ni comme ça. Poser des limites, des barrières, en urgence.

 

 

Repost 0
Published by vaporiserunemouche
commenter cet article
29 novembre 2011 2 29 /11 /novembre /2011 18:52

photo-copie-pola.jpgIl y a les gens qui écrivent les romans, les pièces de théâtre, qui font les disques, les films et bien d’autres choses encore, et puis il y a les autres, ceux qui lisent les livres, vont voir les pièces, regardent les films, écoutent les disques.

L’un n’empêche pas l’autre me direz-vous, certes, mais attendez.

Parmi ceux qui lisent il y a ceux qui espèrent et attendent l’opportunité de faire dédicacer leur exemplaire par l’auteur. Récupérer une signature, quelques mots qui rendront le livre plus précieux à leur yeux, le personnalisera, le rendra unique aussi. C’est sûrement logique d’avoir envie de cela, je ne sais pas, mais honnêtement je ne comprends pas.

J’ai toujours été très embarrassée par l’idée même de la dédicace ; j’y ai réfléchi souvent, en regardant les gens s’agglutiner puis défiler devant les écrivains présents au Salon du livre par exemple, j’ai essayé de saisir ce qui me répugnait le plus à l’idée de demander à quelqu’un d’écrire une ligne sur un objet auquel j’étais pourtant attaché.

Le principe de base est quand même étrange : au fond ne s’agit-il pas d’aller voir quelqu’un que vous ne connaissez pas, qui ne vous connaît pas davantage, et de lui extorquer sinon un mot doux au moins une marque de sympathie ? A partir de ce constat quelle valeur pouvez-vous accorder à ces quelques lignes écrites sous la contrainte ? Aussi sincère soit l’auteur, quelle profondeur peut bien avoir ce genre d’attention obligée ? Peut-être vous trouve-t-il sans intérêt et peu avenant, peut-être même vous trouve-t-il agaçant, repoussant, peut-être n’a-t-il pas envie d’être sympathique avec vous, pas du tout?

Mais il est là pour ça, alors il saisit son stylo, et il écrit, docile, « Pour les beaux yeux de Thérèse, avec toute mon amitié ». Et Thérèse, émue, est ensuite persuadée qu’elle a de beaux yeux et un nouvel ami.

Parfois il est même obligé d’écrire quelque chose pour quelqu’un qui n’est pas là, de rédiger une dédicace à partir d’un prénom et non plus d’un visage et diffuse alors un shoot de bienveillance à l’aveugle.

Et dans le pire des cas, l’absent se fichera éperdument et du livre, qu’il revendra, et de la dédicace, qu’il abandonnera. C’est ainsi que bien que n’ayant jamais sollicité la moindre marque d’attention, j’ai dans ma bibliothèque un ouvrage dédicacé. C’est un livre de Poche que j’ai acheté d’occasion chez Gibert (mon libraire préféré me pardonnera, je parle d’une époque où il n’existait pas), c’est un livre de Poche tout neuf, qui n’avait jamais été lu, n’avait jamais été ouvert, ou presque : il n’avait été ouvert qu’une seule fois, à la première page et par son auteur. A Fabienne… Tu parles, Fabienne elle s’en tape tellement profond qu’elle va jusqu’à revendre un Poche : elle a dû en tirer au moins 20 centimes de ce livre. Ou alors Fabienne est perfide et ce n’étaient pas les 20 centimes récupérés qui l’intéressaient, c’était juste de mettre une claque à l’auteur. Une manière pas très élégante de régler des comptes.

J’ai trouvé ça triste, je crois que ça m’a énervée, d’autant plus qu’il se trouve que l’auteur en question est une très bonne amie d’un ami à moi. Forcément quelqu’un de bien donc. (Quoiqu’en écrivant cela, je pense à quelques contre-exemples.)

Voilà aussi pourquoi je n’aime pas ça, les dédicaces, pour ces touches autrefois personnelles aujourd’hui abandonnées ici et là.

Et puis finalement, un jour on revoit ses principes ; une personne en particulier, une configuration, des circonstances, du champagne font qu’il devient quasi impossible d’y échapper à la fameuse dédicace, qu’elle s’impose, évidente.

Pour la toute première fois, j’ai donc tendu mon livre. Pour une très bonne raison et parce que j’estimais que cela avait du sens. Mais quand même. Quoi qu’il en soit, c’est gênant ; c’est réjouissant aussi, j’avoue.

Oui j’ai aimé lire ce paragraphe qui m’était personnellement adressé, oui j’ai été touchée par le contenu, par le ton, et oui je me suis réjouis du caractère définitif de la chose : j’aime l’idée d’une trace indélébile fixée sur mon livre.

Et puis je me suis ressaisie, vite, j’ai relativisé, replacé les choses dans leur contexte : une dédicace, c’est quelque chose qu’on demande à l’auteur et qu’il ne peut pas refuser. Peut-être qu’il n'avait pas envie de ça, de m’écrire quelque chose de gentil, comme ça, à ce moment là, et pourtant il devait composer, j’attendais.

C’est peut-être aussi ce manque de spontanéité que je n’aime pas : quand on demande une dédicace à quelqu’un, on quémande des miettes d’attention, un peu d'intérêt ; c’est mauvais. Mais il est rodé, des formules toutes prêtes il doit en avoir plein la tête: si on rassemblait toutes les dédicaces d’un auteur, sur un roman donné par exemple, on pourrait les isoler les formules types, les mots qui touchent, ceux qui plaisent le plus, illusions de gentillesse et d’affection.

Je me suis dit tout ça, très vite, et j’étais un peu triste.

Puis j'ai voulu y croire, et je me suis dit que j'avais tout faux, sur toute la ligne, que chaque mot était pesé, que je pouvais continuer à me réjouir, que j’avais le droit d’être touchée, flattée et d’en profiter.

Repost 0
Published by vaporiserunemouche
commenter cet article
20 novembre 2011 7 20 /11 /novembre /2011 12:30

image-preview-22-polaLa réponse n’avait pas tardé, il s’était même précipité, le message avait été reçu à 4h30 du matin, autant dire en pleine nuit. J'étais navrée de l'avoir raté. Abandonnée à des insomnies particulièrement virulentes, j'avais moi aussi passé une bonne partie de la nuit à gamberger derrière mon écran.

Apprendre maintenant seulement que nous avions passé un moment ensemble éveillés l'un à cause de l'autre derrières nos écrans respectifs, m'imaginer que nous aurions pu converser, et admettre que j’avais, par déveine, laissé passer cette opportunité me rendaient folle : énervée, agacée, pour ne pas dire déçue, mais aussi curieuse et surexitée, je cliquai sur le message.

Il répondait, mais sa réponse était laconique, l’homme élégant se montrait plus coriace que prévu.

Bonjour Rose,

J’ai pris ce train pendant quelques mois chaque lundi pour des raisons professionnelles, et à son tour il me posait la question, et vous, que faisiez-vous là?

A très vite.

J’ai trouvé que cet homme avait bien peu d’imagination. Il m’agaçait un peu. J’ai décidé de ne pas minauder autant que lui, d’y aller vraiment, de répondre en détails à sa question, et sur le champ.

Je lui ai dit que j’écrivais des histoires, des histoires pour enfants. Je lui ai expliqué qu’il me semblait que la littérature de jeunesse touchait à l’essentiel, que quel que soit le poids du sujet évoqué, elle devait rester légère et profonde à la fois.

Les regards enfantins exacerbent les douleurs, ils observent le monde avec un détachement et une naïveté qui sont souvent trompeurs. Quand les plus jeunes souffrent, le livre doit apaiser leur peine, quand ils se posent des questions, le livre doit les prendre par la main et les aider à avancer. Contrairement à l’adulte qui est capable d’endurer un supplice en lisant, de souffrir, de passer un moment désagréable, douloureux, l’enfant ne doit pas être malmené trop longtemps, il supporte d’être brusqué mais sur une courte durée.

Je lui ai aussi expliqué que pour écrire je ressentais le besoin de m’arracher à mon quotidien, de m’extraire de ses tâches oppressantes, que je devais aussi m’imposer un rythme de travail, et pour ce faire, partir et revenir. J’avais aussi remarqué, il y a longtemps, que le train était un endroit propice à l’écriture, comme les cafés, sous certaines conditions.

Alors chaque lundi matin,  depuis quelques mois, je prenais le train pour Metz, j’allais m’installer au Café des arts où je travaillais jusqu’à ce que la faim me surprenne. Ensuite je rejoignais la Brasserie du Luxembourg, dans laquelle je déjeunais, avant de me rendre au Rubis, au autre café dans lequel je terminais ma journée d’écriture. Puis le soir venait, je retournais à la gare et rentrais à Paris, et après avoir relu, finalisé, léché les quelques pages rédigées dans la journée, je lisais. Grâce à ce petit manège, à cet arrangement avec la réalité, quand je passais le pas de la porte de mon appartement, je ressentais à chaque fois l’immense satisfaction du devoir accompli.

Mes semaines étaient rythmées par ces allers-retours hebdomadaires, et aucune autre journée n’était aussi productive que celle du lundi.

J’avais  d’abord choisi Metz par hasard, mais comme les conditions matérielles concordaient avec mon projet, je n’avais pas jugé bon de tenter une autre destination. Le lieu m’importait peu, je n’avais d’ailleurs pas vraiment visité la ville, me contentant de sélectionner des cafés calmes et confortables, des endroits où on me laissait travailler en paix et qui étaient silencieux. Le train était toujours à moitié vide, ce qui était crucial, je ne supportais en aucun cas qu’un voisin ne vienne perturber ma tranquilité. Enfin la distance était bonne, 1h23 pour me mettre dans le bain, 1h23 pour m'en extraire, une durée de trajet idéale.

Je lui racontais tout cela, en détails, comme pour donner du corps à notre relation, pour lui permettre de se déployer enfin et d’exister réellement. Pour que nos échanges ne reposent plus sur rien, et ne restent pas vides éternellement. Je finissais par une conclusion interrogative abrupte mais qui était devenue fondamentale :

Qui êtes-vous ? Comment vous appelez-vous ?

Repost 0
Published by vaporiserunemouche
commenter cet article
15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 18:16

apple-mail-icon1-pola.jpgAu petit matin, à l’heure où la vie reprend dans l’immeuble, quand les voisins du dessus recommencent à me piétiner, à faire claquer les talons de leurs chaussures que j'imagine dépourvues de toute beauté, et que l’eau des douches serpente dans les canalisations tout autour, je me suis précipitée sur mon ordinateur. Mal réveillée d’une nuit courte pour ne pas dire inexistante, j’aurais presque tout donné pour trouver dans ma boîte mail une réponse, pour lire systeme.victoria@free.fr dans la colonne expéditeur.

Rien, la valse des adresses sans intérêts se prolongeait indéfiniment, les mails se succédaient, nombreux, mais rien ne correspondait à ce que j’attendais comme une libération.

Après une journée abominable, passée à surveiller cette satanée boîte mail, une journée qui me ramenait quelques temps en arrière, à une époque où je m’étais jurée de ne plus jamais m’inculquer ce genre de supplice, une énorme colère m’envahissait. J’étais surtout blessée de m’être faite happée par cette funeste mascarade.

Attendre une réponse à un mail, aussi futile soit-il, me ravage toujours plus que de raison. L’attente ressentie une fois un message envoyé est pesante et peut me mettre dans des états déplorables, des états lamentables que je n’explique pas. Souvent, les messages que j’envoie n’appellent pas de retour : et pourtant j’attends. Je désespère, me morfonds, l’absence de réaction chez l’autre m’est insupportable. Désaveu profond, manque d’intérêt qui me déprime, le silence de l’autre se transforme en blessure, et  je ne cesse d'espérer quelques mots.

C’est sans fin, effectivement, cela mérite d’être soulevé. Mais c’est justement ce que j’aime l’absence de fin, et pour cette raison j'espère toujours une discussion qui se prolongerait, qui rebondirait, avec laquelle je vivrais, au quotidien. Masochiste je dois en fait l’aimer cette attente douloureuse; pire, il me semble que c’est dans la souffrance que je me sens exister.

Quand les réponses sont longues, belles, consistantes, inspirées, ma joie est intense, vraiment. Je peux me lever, sourire, éclater de rire, exécuter quelques pas de danse, sautiller, me rasseoir, relire, interpréter chaque mot, réfléchir sur les termes, me relever, tournoyer encore. Je jubile. On ne reçoit pas de si jolis mails tous les jours, je dirais même que c’est rare, mais cela arrive parfois, au détour d’une après-midi studieuse, quand après quelques heures de travail, au moment où vous estimez que vous avez suffisamment donné, que vous avez produit assez pour décompresser, au moment donc où vous retournez machinalement vérifier vos mails sans rien attendre en retour, il arrive que parfois, surprise, quelque chose de réjouissant vous attende.

Cela me redonne des forces, autant que l’air vivifiant du bord de mer. Mais la plupart du temps, soumise à une attente qui me mine, je m’assèche, me replie, triste.

En fin d’après-midi, après trop d’allers-retours frénétiques entre le désespoir et l’hystérie, l’homme élégant, plus si élégant que cela, n’avait toujours pas réagi. Etait-il mort, tout simplement ? Une bonne raison, radicale, pour expliquer sa disparition ainsi que son silence. Lui était-il arrivé quelque chose, une quelconque mésaventure? L’agacement se transformait en inquiétude, l’impatience se muait en crainte, lorsque soudain, j’ai pensé à vérifier ma boîte « courrier indésirable ». Après tout, qu'était-il de plus qu'un indésirable qui s’imposait dans ma vie?

Les indésirables ne manquaient pas, de Tousassur.com à davdpib@boulanger.fr en passant par carinecaulier@maigrirenfin.fr, la liste était longue. Soudain, entre photocite.fr et exponaute.com, systeme.victoria@free.fr brillait, clignotait, palpitait aussi vite que mon cœur qui paniquait au sens le plus strict du terme.

Repost 0
Published by vaporiserunemouche
commenter cet article
15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 11:00

images-1-copie-1Ce matin dans la boîte mail Facebook de Rose Barthes, il y avait un message qui m’a fait rire, un message qui m’a fait réfléchir aussi un peu, à ce blog, à ce que j’en faisais, à ce qu'il m’apportait, aux motivations, à sa finalité.

Encouragements !

Encouragements !

Encouragements !  

Voilà ce qui était écrit. Clin d’œil à mes doutes, signe d’intérêt envers une suite qui tarde à venir. Encourageant.  

C’est en lisant le message de Carine que je me suis rendue compte que ce blog existait vraiment ailleurs, chez les autres ; peu à peu les lecteurs prennent place dans le processus, ils attendent, s’impatientent dans l’ombre. Motivant.

Depuis que je tiens ce blog, un peu plus de six mois, des lecteurs se manifestent, m’encouragent, me complimentent aussi, espèrent une suite, me souhaitent parfois de belles choses.

Certains commentent sur le blog, rarement, d’autres m’envoient directement des messages, d'autres encore cliquent sur le fameux bouton « j’aime », ils aiment donc, et surtout ils diffusent automatiquement mon texte sur leur page Facebook. Le lendemain, les compteurs s’affolent, les statistiques explosent, et ces pics de fréquentation me réjouissent : je ne sais pas bien pourquoi mais je dois admettre que c’est profondément jubilatoire de s’apercevoir que ses textes circulent, s’échappent.

Ces retours sont la preuve matérielle que des gens parcourent mes textes : une sensation étrange, troublante que celle de se savoir lue.

D’une manière générale, je ne connais pas les personnes qui me lisent, je ne sais rien d’elles, elles ne savent rien de moi. Les raisons qui m’ont poussée à adopter un pseudonyme sont diverses, et pour d’autres raisons j’ai également décidé de ne pas mettre mes amis dans la confidence.

Les commentaires d’inconnus sont agréables car je les crois sincères : puisque je ne connais pas ces gens, j’en déduis qu’ils ne se forcent pas, qu’ils réagissent à mes textes par envie. Rien de plus.

Certains échappent à la règle, se faufilent. Malgré les précautions d’usage, ils m’ont trouvée puis reconnue, je sais que je suis démasquée et que ceux-là me lisent. Cela m’ennuie. Parfois.

Se sachant lu, on a peur, on se contient davantage, on pense à celui qui va lire et on est alors tenté de se censurer. Puis on essaie de les oublier, ces gens, de faire comme si personne n’allait jamais croiser ces phrases.

Quelques rares personnes, deux précisément, font exception à la règle. Elles me connaissent et m’encouragent parfois, et j’avoue que leurs réactions ont un statut tout particulier. Ces deux personnes occupent une place étrange dans ma vie, l’une d’elle est un ami très cher, un drôle d’ami, une étoile filante qui disparaît dès qu’elle apparaît, impossible à approcher vraiment ; sans doute parce qu'il se protège. L’autre est un moteur puissant, une force inspiratrice, plus fort qu'une simple connaissance il reste proche alors même qu'il s’éloigne.

Ces deux personnes traversent ma vie en y laissant une trace indélébile, elles me touchent, me bouleversent. Un point commun indiscutable les réunit : elles écrivent très bien, tellement bien que c’est leur métier, à toutes les deux. C’est sans doute la raison pour laquelle leurs lectures et leurs retours me sont incroyablement précieux, je ne les en remercierai jamais assez. L’un suit les aventures de Rose et de l'homme élégant avec un certain intérêt, l’autre y est complètement indifférent. Ce silence m’inquiète, m’oblige à remettre ce travail en question, sans cesse. Et si les réactions enjouées de l’un m’incitent vivement à poursuivre, la discrétion étouffée de l’autre nourrit des hésitations persistantes. 

Et puis il y a les autres.

Alors demain, Rose revient…

 

Repost 0
Published by vaporiserunemouche
commenter cet article
3 novembre 2011 4 03 /11 /novembre /2011 17:07

 

n6599_C_10_CU4-3-pola.jpgJ’avais besoin de savoir, cette nécessité première me rappelait ce texte d’Annie Ernaux, L’occupation, un texte d’une intensité folle sur l’obsession qui me revenait tout à coup à l’esprit. 

« Il me fallait à toute force connaître son nom et son prénom ; son âge, sa profession, son adresse. Je découvrais que ces données retenues par la société pour définir l’identité d’un individu et qu’on prétend, à la légère, sans intérêt pour la connaissance véritable de la personne étaient, au contraire, primordiales. » 

Alors cette nuit, j’ai faibli, tellement envie de lui parler, de l’interroger, de l’engueuler, de provoquer un échange en fait. Cette envie à laquelle s’ajoutait une agressivité contenue qui ne demandait qu’à exploser me hantait au point que je ne réussissais pas dormir. L’obsession me tenaillait.

La nuit noire est propice à la confidence, aux grandes envolées, à l’impudeur.

La nuit silencieuse exacerbe les passions.

La nuit désinhibe.

Pourtant je ne me suis pas levée et je n’ai pas tapé dans la fenêtre consacrée au destinataire : systeme.victoria@free.fr, et plus bas je n’ai pas écrit : 

Qui êtes-vous ?

Je n’ai pas signé V.

Puis je n’ai pas cliqué  sur Envoyer. Non plus.

Quelques atermoiements plus tard, j’ai décidé d’avancer masquée, au moins dans un premier temps. Si lui se prenait pour le héros du Système Victoria, je n’avais a priori rien en commun avec cette femme, cette Victoria, et je m’en croyais, à ce moment là, différente en tous points. Son corps, décrit comme généreux, me dégoutait plus que tout, j’aimais la saillance d’un os, elle baignait dans la graisse, j’aimais les corps androgynes, elle suintait la féminité. Sa poitrine, je ne portais jamais de soutien-gorge, m’affolait. La seule chose que nous avions en commun était une paire de Louboutin. D’ailleurs ce que je préférais chez Victoria, c’étaient ses souliers.

Pour ces raisons je ne pouvais pas prendre Victoria comme pseudonyme, incapable de m’identifier à une telle créature. Et puis j’avais l’impression que cela n’aurait fait que renforcer la posture mimétique de l’homme élégant. Or si j’avais bien envie de me laisser embarquer dans cette drôle d'aventure, il était absolument hors de question de rejouer ne serait-ce qu’un fragment de cette histoire. 

Je me suis donc créé une adresse plus discrète, composée de mon prénom auquel j’avais associé la date du jour de notre rencontre, ce fameux soir où dans un train, nous avions lu ensemble. Cette date s’imposait comme le symbole d’un début, de quoi, je ne savais pas encore bien, mais d'un début, indéniablement. Tout restait à inventer, tout restait à construire, puis à détruire. 

rose120911@free.fr, ce serait désormais dans cette boîte mail qu’allait, si ce n’est se prolonger du moins résonner ce système, cette machine de guerre conceptualisée par Eric Reinhardt. J’avais retrouvé la date très rapidement sur le vieux billet resté dans le livre, ayant pour curieuse et systématique habitude d’abandonner, de manière tout à fait volontaire, les billets de train dans les livres que je lisais. Cela me permettait ensuite de dater mes lectures, de les replacer dans un contexte précis. 

Je ne lui ai pas demandé de décliner son identité, je sentais que ma démarche serait vaine, qu’elle resterait sans réponse. Si ses cachotteries m’agaçaient passablement, elles m’amusaient aussi beaucoup. Découvrir l’identité cachée de l’homme élégant s’apparentait à un véritable jeu de piste, à une sorte d’énigme, ce qui n’était pas pour me déplaire. D’humeur plutôt joueuse, aimant relever les défis, je me jurais de savoir prochainement à qui j’avais affaire. Il fallait être stratégique, intelligente pour ne pas dire rusée, et avancer prudemment ; après il ne resterait plus qu’à faire les recoupements nécessaires, les plus pertinents, et j’arriverais sans souci à mes fins, j’étais confiante. 

Ma curiosité me pousse souvent à explorer les méandres de ce qui m’est interdit ou dissimulé, et en quelques requêtes sur Internet, j’obtiens régulièrement des réponses à mes questions les plus indiscrètes. Je tape, croise, colle, efface, met des guillemets, retire les guillemets, change une lettre, enlève un mot, inverse l’ordre des mots, saute directement à la page 30 des résultats, revient, clique sur « images », sur « vidéos», recoupe avec Wikipédia, avec les Pages Blanches, les Jaunes aussi parfois, et je vous donne le nom de la compagne inconnue de cet homme si célèbre, son âge à l’heure près, son adresse étage compris, la couleur de ses cheveux (au naturel), le nom de son chat mort, la couleur de la moquette de sa chambre d’amis, sans bouger de chez moi.

Je lui ai donc demandé le plus naturellement du monde ce qu’il faisait dans ce train et pourquoi il ne le prenait plus, en me disant qu’en toute logique, cela l’amènerait à aborder plus largement le contexte de ses trajets et à m’exposer, même succinctement, ce qu’il faisait dans la vie. Il ne fallait pas que mon message s’apparente à un interrogatoire en bonne et due forme, je ne voulais éveiller aucun soupçon, mon projet de mettre son identité à nu devait rester celé. 

Repost 0
Published by vaporiserunemouche
commenter cet article

Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

Archives