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25 mars 2012 7 25 /03 /mars /2012 12:02

Maison_de_la_Recherche-nuit-pola.jpgA peine entrée dans la pièce où allait débuter cette journée de recherche sur la célébrité des écrivains, j’ai croisé son regard. Il n’a d’abord rien montré, puis s’est ravisé en avançant dans ma direction, pour finir par reculer.

J’avais presque oublié son physique à lui, son double ayant pris le relai dans mon imaginaire. Quand je pensais à Paul, c’est le visage de l’écrivain qui se dessinait, d’un trait mal assuré, avec des contours flous.

Lorsqu’il a tourné la tête vers moi, je me suis rendu compte que ses yeux étaient moins bleus que dans mon souvenir ; cela m’a étonnée. Délavés, plutôt gris en fait, plus vraiment bleus, pas clairs du tout, sombres même, tirant vers l’anthracite. Il était plus épais aussi, moins fin. Là encore, sa silhouette n’était pas celle qui hantait mes souvenirs.

Après un bref tour d’horizon, je constatai comme prévu qu’aucun visage ne m’était familier, j’étais seule dans un rassemblement de chercheurs en littérature, je progressais dans la foule massée dans l’encadrement de la porte. Je voulais essayer de le rejoindre puisqu’il m’avait reconnue.

Il était bien loin le temps où nous nous croisions dans la gare ou dans le train, mais lorsqu’il me saisirait le bras, je savais qu’il me ramènerait plusieurs mois en arrière, sur ce quai, et je savais que tout me reviendrait.

A quelques mètres seulement de lui, je me souvenais déjà de sensations, de frissons, de joies. Je me souvenais de craintes, de ma peur aussi, très forte. Je me souvenais que paralysée, j’avais choisi la fuite, et que j’avais couru, maladroite, pour m’éloigner plutôt que de risquer de le décevoir.

La peur de décevoir handicape, empêche d’exister pleinement. Si j’excelle dans les mondanités virtuelles, dans la rhétorique à distance, les rapports conventionnels m’angoissent profondément. Ce jour-là, pour venir l’écouter, j’ai tenté de dépasser ma peur, mais immergée en situation, c’est finalement elle qui m’a dépassée.

Sa réaction, je l’appréhendais.

Comment allait-il percevoir cette intrusion dans un espace que je n’avais pas été invitée à visiter ? Comment allait-il gérer le face à face une fois démasqué ? Allait-il se douter que j’avais fait le lien entre ses accessoires, ses poses, ses attitudes et son trouble de la personnalité ? Allait-il comprendre que cela était susceptible de m’inquiéter ? 

Je me suis avancée, assurée, masquant une angoisse bien enfouie et l’ai salué avec nonchalance. Je m’apprêtais à lui serrer la main, j’amorçais le mouvement, mon bras s’approchait à peine de sa main que déjà il m’embrassait. Sur une joue, puis sur l’autre. Il semblait heureux de me voir.

J’étais heureuse moi aussi.

Il s’est étonné : Quelle surprise, que faites-vous là ?

Je lui ai répondu, rougissante : Je fais des recherches pour un futur roman, le héros est un chercheur en littérature.

En immersion donc, m’a-t-il dit. Puis après un regard appuyé, après avoir posé sa main sur mon épaule, après avoir marqué un temps d’arrêt, il a continué : Quelle déception, moi qui était flatté par votre présence, j’ai cru que ma communication avait retenu votre intérêt. 

Il a ajouté : Et désolé pour votre proposition, je n’ai vu votre mail que ce matin, sans quoi je serais venu boire un café en votre compagnie avec grand plaisir. Nous n’avons qu’à remettre ça, qu’en pensez-vous ? La semaine prochaine, même jour même heure même endroit ?

Très bien, j’y serai, ai-je répondu sans même marquer la moindre hésitation.

Il semblait ne se rendre compte de rien, malgré mon visage qui me trahissait, malgré les intonations et vibrations si particulières qui traversaient ma voix.

Il faisait comme si.

Comme s’il était naturel que je sois là, comme si c’était normal que je connaisse son identité, celle qu’il n’avait pourtant jamais accepté de décliner, comme si je n’avais pas remarqué son petit manège, comme s’il avait toujours été charmant, comme s’il n’y avait jamais rien eu d’ambigu, ni de malsain, ni de déplacé dans ses propos.

Et puis quelqu’un s’est approché de lui bruyamment ; une femme d’une quarantaine d’années, très démonstrative qui cherchait à capter son attention, dans sa totalité. Je me suis éclipsée, reculant progressivement, essayant de me soustraire à son regard, perçant et persistant malgré la furie qui s’agitait à ses côtés.

Après une journée passée à l’observer dans son élément, je me suis rendu compte que son fonctionnement m’était d’une limpidité scandaleuse. J’ai compris sa façon de gérer ses relations aux autres, je crois avoir saisi son mode de fonctionnement au plus juste.

Je lisais maintenant dans Paul comme dans un livre que j’aurais lu et relu, je savais à quoi m’attendre, à chaque instant. J’anticipais ses réactions, ses provocations, des attentions. Je comprenais mieux ses attitudes passées, je ne l’excusais pas pour autant mais je les expliquais. Malgré les apparences, Paul ne jouait pas la comédie, pas tout le temps. Il se protégeait derrière un rôle qui le rassurait, mais il était très facile de passer outre, d’accéder à la part cachée de sa personnalité.

Dans cet amphithéâtre bondé, j’ai vu des jeunes femmes, plein de jeunes femmes, assez belles, séduisantes, graviter, pleines d’espérance, autour de lui. Elles minaudaient, se dandinaient, prenaient la pose ; elles étaient dans l’attente, rêvaient sans doute d’être la favorite.

Prévisible, évident, il jouait, s’amusait comme un chat peut jouer avec une proie. Il jouait comme je joue parfois et je le comprenais.

Le masque était en train de tomber, la statue se fissurait en direct, son image, froide, lisse, travaillée, posée, se transformait. C’est une part de moi-même que je voyais dans le miroir, il ne pouvait plus se dissimuler derrière le paraître, je l’avais reconnu.

Que faire maintenant ?

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13 mars 2012 2 13 /03 /mars /2012 22:18
oslo.PNGSilence radio depuis un certain temps, on me le fait gentiment remarquer, et j’avoue que cela me fait plaisir : certains suivent, indéniablement, et ça c’est réjouissant !

 

 

D’autres projets d’écriture en cours en ce moment, un peu de mal à être partout à la fois, à changer d’ambiance, de registre : mais je vais essayer de revenir à davantage d’assiduité, je ne promets pas d’y arriver car j’aime tenir mes promesses, mais je promets d’essayer, c’est plus honnête…


J’aurais pu écrire un billet sur les trucs bizarres de la vie, sur un truc un peu dépassant en fait, mais trop personnel, trop pour en parler ici, peut-être même trop pour en parler tout court, un truc vraiment déconcertant.

 

Mais non.

 

J’aurais aussi pu écrire sur les gens autour, ceux qui me touchent, qui me font avancer, qui me rassurent, que j’admire, ces gens si importants que je ne vois pas assez : je trouve ça compliqué, je pense beaucoup à ces liens inclassables, forts, qui me rattachent à des personnes auxquelles je tiens beaucoup. Ces gens me manquent tout simplement, peut-être parce qu’ils n’ont pas de place clairement identifiée dans ma vie. En écrivant cela je pense à quelqu’un en particulier, bien sûr, à une personne que j’aime, à laquelle je tiens énormément, que je connais depuis plusieurs années maintenant mais que je ne vois ou n’aperçois que trop peu souvent. Cela me rend triste, je sais qu’il n’y a rien à faire, rien à dire, qu’il faut juste arrêter de réfléchir, d’analyser, de chercher à comprendre, d'espérer plus.

 

Donc non plus.

 

Du coup j’ai plutôt envie de vous parler de choses légères, futiles, mais pas insipides pour autant : parlons bouffe par exemple. Je me disais ça l’autre jour, je constatais : je passe une très grosse partie de mon temps à parler de bouffe, à penser à ce que je vais manger bientôt, à manger en exposant trop bruyamment le plaisir que j’y prends (très incorrect, mais rassurez-vous, en société, je me tiens), et pourtant, il me semble n’avoir encore jamais évoqué cela ici. 

 

Je suis donc partie en Norvège et là-bas, j’ai mangé ; entre autres. Trop mangé. Je suis partie seulement quelques jours, faire une petite pause dans le froid, dans cette ville où les gens prennent le métro pour aller travailler mais aussi pour aller skier : plein centre ville, station Théâtre National, des chaussures de ski aux pieds, un sac à dos et une paire de skis à la main.

 

Je ne raconte pas souvent mes virées à l’étranger, mais après tout, pourquoi pas ? Bien envie de vous parler de certains trucs typiquement norvégiens et encore méconnus dans nos contrées, comme le Brunost, littéralement « fromage brun ». Les norvégiens mangent ce fromage bizarre que j’adore et qui ressemble à tout sauf à du fromage. Le Brunost ressemble à une espèce de bloc de savon, même couleur, même odeur, qui aurait un étrange goût de caramel. Il paraît que les français détestent, mais en ce qui me concerne, depuis mon premier voyage en Norvège il y a 28 ans, je me gave à chaque fois de ce truc bizarre qu’on ne trouve que là-bas. Matin, au petit déjeuner, midi, à la pause tartines, après-midi, à la troisième session de tartines. Les horaires des repas sont assez mouvants, la nature des repas aussi, ce qui est parfois compliqué à gérer : quand vous avez englouti toutes sortes de spécialités (gaufres avec des lamelles de ce fameux fromage dessus, crêpes au chocolat, Boller - des sortes de pains briochés aux raisins) gaiement et goulument à 16h, et que deux heures après, soit à 18h, on vous appelle à table pour le dîner, le vrai, le traditionnel, et qu’une marmite d’élan, par exemple et au hasard vous attend, je vous promets que même avec un estomac bien entrainé, c’est impossible de rester digne.

 

 

Quatre jours. 

 

J'ai survécu.

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28 février 2012 2 28 /02 /février /2012 19:30

magritte.jpgJe l’ai attendu au Mansart, longtemps. Il n’avait pas répondu pourtant je l’attendais.

Prévisible il n’est pas venu, tout autant prévisible je l'ai guetté longtemps, sans y croire.

Avait-il compris ? Je ne savais pas. Ce que je savais c’est qu’il n’était pas raisonnable de rester là, mais qu’en avais-je à faire, à ce moment-là, de la raison ? Comme les rayons de soleil trop vifs, ceux qui brûlent la peau, Paul m’asséchait et me faisait vieillir prématurément.

Il faisait froid, et assise dehors les radiateurs me grillaient le haut du crâne. La chaleur restait concentrée au niveau de ma tête, l’ébullition approchait et mes pieds gelaient en silence. Un certain temps et deux cafés plus tard, mes mains engourdies refusaient de saisir les bonnes pièces dans mon porte-monnaie. Je devais payer, laisser quelque chose sur la table, avant de m’enfuir. Une fuite que je me plaisais à imaginer depuis une heure, que je percevais comme une libération.

La peur, l’angoisse, la peur qu’il arrive finalement, peur de lui en fait, un petit peu.

Se lever et enfin quitter cet endroit froid et triste.

Demain à la même heure je serai face à lui, il ne pourra pas se soustraire à mon regard, pas aussi facilement. Durant un long moment je me suis projetée à cet instant avec une délicieuse envie, les sensations se multipliaient mais toujours la crainte reprenait le dessus.

J’avais isolé chez cet homme plusieurs symptômes aboutissant à un diagnostic personnel qui m’interpellait : peut-être avais-je vraiment affaire à un malade, à quelqu’un qui présentait de réels troubles de l’identité. En effet le cas semblait lourd, plusieurs identités se substituaient à la sienne, alternativement.

Au premier niveau, il se prenait pour son objet d’étude : un effort certain, du moins dans l’apparence, pour ressembler à l’auteur était évident. Même genre de foulard, même chevalière, mêmes lunettes, même casque audio dépassant d’un sac - ce jour-là, alors que le casque était presque hors-champ, j’ai eu l’impression qu’il remplissait l’image -, même allure, mêmes postures.

Les nombreuses fois où Paul était apparu à l’écran, un simulacre d’Eric Reinhardt parasitait la silhouette en mouvements. En filigrane, par petites touches, l’autre apparaissait. Paul mimait, se muait, là sous mes yeux ; étais-je la seule à m’en rendre compte ? Les autres s’en apercevaient-ils aussi? Avaient-ils ce souci du détail, ce goût prononcé pour l’observation qui faisait que ces similitudes me sautaient aux yeux ?

Car si vous enleviez tous ces apparats, Paul et Eric ne se ressemblaient absolument pas. C’était comme si Paul avait endossé un déguisement, comme s’il cherchait à être l’autre, à éprouver les mêmes sensations, à avoir les mêmes préoccupations. Tout avait été savamment étudié, puis copié, puis collé : s’approprier des accessoires, incorporer des poses, en attendant que le rôle lui colle enfin à la peau.

Cette découverte me mettait très mal à l’aise. Cette ambiguïté était malsaine.

S’ajoutait à cela la confusion qu’il semblait entretenir avec l’auteur et son personnage : à plusieurs reprises, j’avais eu l’impression que Paul entretenait un profond rapport d’admiration avec le personnage principal du Système Victoria. Il aurait sans doute aimé vivre comme David, s’approprier le rôle de David, mais il était trop peureux pour cela. 

En croisant ces deux dimensions, en recoupant le réel et la fiction, le vertige me reprenait.

Là encore j’aurais dû m’éloigner, me détacher, l’oublier, mais là encore je piétinais la raison, en proie à une envie viscérale de comprendre les désirs et motivations profondes qui animaient cet homme.

Si ces constatations m’invitaient naturellement à me méfier plus encore de Paul, elles me plongeaient aussi dans un état de fascination pour cette personnalité trouble et obscure. J’aurais dû hésiter à me rendre à ce colloque, m’appliquer à m’en éloigner, mais il n’y avait pas de place pour l’hésitation. Aucun espace.

Et puis mon roman avançait, les recherches que j’avais été contrainte de faire pour résoudre l’énigme identitaire posée par la personnalité de Paul avaient considérablement profité à cette fiction. Mon héros avait beau être un universitaire, il restait très éloigné de la figure fantasque à laquelle j’étais confrontée dans le réel. Je m’appliquais à faire une disjonction très forte entre réalité et fiction, et cette histoire qui prenait forme à côté de l’histoire originelle me permettait sans doute de tenir le coup et de supporter la violence de ce que je vivais au quotidien.

La quête obstinée du début m’avait épuisée, répondre à la simple question « qui est cet homme?» m’avait terrassée, au sens le plus imagé du terme. Ce qui me liait maintenant à Paul était d’une complexité inouïe ; une complexité qui me donnait le tournis.

La profondeur du gouffre était effrayante et le vertige m’attirait.

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21 février 2012 2 21 /02 /février /2012 22:15

Diasteme-Les-Papas-Et-Les-Mamans-Livre-386364830_ML.jpgA chaque fois que je suis dans le train me vient l’envie subite d’écrire un billet. C’est systématique, regarder la campagne défiler par la fenêtre me donne envie d’écrire.

Ce qui est ennuyeux, c’est que je n’ai pas forcément quelque chose de précis à dire, à ce moment-là j'entends.

Certes les digressions alimentent régulièrement ces pages, mais pour amorcer un billet, même à faible contenu informatif, il me faut quand même un petit point de départ, un petit sujet qui lance la machine, même si c’est pour m’en éloigner par la suite.

 Aujourd’hui par exemple, j’ai passé une bonne journée, je rentre chez moi, et je ne sais pas bien quoi vous dire. Il y a pourtant plein de choses dont j’aimerais parler, plein de remarques que j’aimerais pouvoir faire, mais malheureusement je crains que ce ne soit tout simplement pas le lieu pour se livrer sans filet. Des sujets sensibles, trop personnels, qui pourraient mettre les protagonistes mal à l’aise, qui pourraient me mettre dans un embarras certain si les intéressés se reconnaissaient.

Car tout le problème du blog est bien là : c’est un grand écart permanent entre ce qu’on a envie de dire et ce qu’on peut dire. Il s’agit de jouer avec les limites, de les repousser, tout en sachant où s’arrêter. Il se trouve que je suis souple, heureusement, que je peux tenir le grand écart longtemps, sans trop souffrir. Mais que ce n’est pas forcément le cas de mes lecteurs. Principe de précaution donc.

Voilà aussi pourquoi je me laisse la possibilité d’inventer, parfois. Par obligation. Pour la beauté du geste.

Aujourd’hui, après cette introduction laborieuse, j’ai finalement décidé de vous parler d’un spectacle que j’ai moyennement aimé. Non, pas exactement. Disons plutôt "d'un spectacle que j’ai adoré par certains côtés mais qui m’a aussi malheureusement déçue par d’autres".

Aujourd’hui, le point sur Les Papas et les mamans au théâtre des Déchargeurs donc.

Les Papas et les mamans, c’est une pièce adaptée du premier roman de Diastème par Hervé Arnaud et mise en scène par Samuel Tudela.

Obligée d’aller voir cette adaptation du roman de Diastème. Forcément.

(Encore lui, dites-vous tellement bruyamment que je vous entends d’ici. Et oui, que voulez-vous, ce n’est pas de ma faute s’il est productif, ni si d’autres trouvent le moyen de monter des pièces à partir de son travail. Et ça ne va pas s'arrêter de sitôt, croyez-moi. Le 1er mars débute une série de représentations de 107 ans, au théâtre Montmartre Galabru cette fois. A suivre.)

Comme vous l’avez sans doute compris, le bilan est mitigé. Attention, positif dans l’ensemble hein, ne vous y trompez pas, mais quand même.

Pour commencer c’est très bizarre de voir et d’entendre un texte et de découvrir qu’on se rappelle en fait très précisément de ce roman lu il y a bien longtemps.

Oui, je me rappelais de ces personnages, je me rappelais de ces situations, je me souvenais de chaque chute. Cécile, Stéphanie, Igor, Vic, M. Bourry, le pote qui part à l’étranger et qui tue son père en revenant (ou presque), la pluie qui tombe sur un père qui prend l’air (ou presque), la mère de famille catho et pochetrone (complètement).

Pire, je me suis rendue compte qu’il m’arrivait régulièrement de repenser à certaines scènes comme si elles avaient existé. Par exemple, cette histoire du type qui pisse par la fenêtre sur le père de sa copine, il me semblait que c’était quelqu’un qui me l’avait racontée. Il m’est aussi arrivé de repenser à cet homme mort encastré dans un camion ainsi qu'à cette histoire de chat et de moquette en passant boulevard Bineau.

Cette pièce a donc fait remonter tout cela à la surface et c’était déroutant de voir à quel point un roman peut se mêler à la vraie vie.

Bref, le texte était là, il n’avait pas bougé, souvent lumineux, toujours émouvant, des figures, un ton et un rythme propices à être transposés sur scène, effectivement.

Pas de remarques particulières sur la mise en scène, rien d’exceptionnel, pas de trouvailles lumineuses, mais une mise en scène discrète, réussissant à nous faire passer d’un tableau à un autre avec une certaine élégance malgré un décor un peu chargé. Peut-être que tout cela aurait gagné à être plus épuré, plus suggestif, plus esthétique aussi.  

Mais je crois que c’est finalement le jeu de l’acteur qui m’a le plus déstabilisée.

Trop de scènes m’ont paru surjouées, excessives, et ces excès interprétatifs m’ont semblé affaiblir la subtilité du texte d’origine. Plusieurs moments, pourtant drôles, frôlaient la caricature : c’est dommage parce qu’en lisant le roman, c’est la justesse qui interpelle, et non l'épaisseur du trait.

Au final ces excès positionnent la pièce dans un registre où jamais Diastème ne fait l’erreur de s’aventurer : démesure, manque de finesse heurtent parfois.

J’ai bien notion qu’il est tout à fait probable que le malaise vienne de moi, que c’est moi qui m’attendais à voir un spectacle plus fidèle à l’auteur, qui m’attendais inconsciemment à retrouver son ton, sa patte.

Le metteur en scène et l’acteur se sont sans aucun doute pleinement appropriés le travail de Diastème, j'imagine que c'est le but quand on s’attaque à une adaptation, mais il me semble que rester au plus près de l’état d’esprit de l’auteur aurait été bénéfique au spectacle.

En lisant ce roman, c’est bien Diastème qui apparaît en filigrane, or là, à travers cette interprétation d’Hervé Arnaud, je ne l’ai pas retrouvé. Ou pas suffisamment. Ou je n’y ai pas cru.

C’est d’autant plus net qu'on ne peut s'empêcher de comparer la prestation de l'acteur à celle de Julien Honoré dans Une Scène, formidable Julien Honoré qui, sans pour autant mettre de côté sa propre personnalité, réussit la performance de ne pas effacer l’auteur mais plutôt de lui donner vie.

Ce qui n’était pas le cas l’autre soir. C’était autre chose.

Cela dit, allez-y, ça reste un beau texte, et donc un beau moment. Allez-y aussi pour vous faire votre propre opinion et pour me dire ensuite ce que vous en pensez, ça m’intéresse !

Que vous dire d’autre ? Que sur la pancarte de l’autoroute que la voie ferrée vient de dépasser il est écrit que je suis à 179 kilomètres de Paris, que j’y serai dans une heure exactement, que j’écoute Lykke Li, Wounded Rhymes, et que j’aime vraiment beaucoup cet album, que dès que j’aurai fini d'écrire ce billet je commencerai la lecture du dernière Lodge, enfin, que le soleil se couche sur l’horizon, que c’est très cliché mais que c’est vraiment très beau, et que toutes ces raisons, ces moments de grâce, font que j’aime le train. Surtout celui du retour.

Ne jamais emporter de travail dans le train, jamais. Une règle que je me suis fixée, et à laquelle j’espère ne jamais devoir déroger. S’y tenir.

 

 

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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 18:53

3748ec579364ccd12d3cbcec6ebd32a8_large.jpgIl y a quelques jours j’ai vu un très beau film, un film que j'ai failli ne jamais voir. Le Comédien aurait pu rester pour moi aussi inconnu que Maruschka Detmers par exemple. La bonne nouvelle, c’est que maintenant, quand on me parlera du Comédien, j’aurai l’air moins con que tout à l’heure quand on m’a parlé de cette fameuse Maruschka que je ne connaissais pas. Honte. Cela dit mon Diastème, je t’avoue humblement que même après avoir contemplé une à une les nombreuses photos de la dite Maruschka sur Google Images, son visage, jeune ou moins jeune, ne me dit désespérément rien…Honte. Oui. Mais passons.

 

Par un curieux concours de circonstances, vendredi soir je suis allée voir Le Comédien de Sacha Guitry à la Filmothèque du quartier latin. Je n’entrerai pas ici dans les détails qui m’ont amenée à aller voir ce film, mais pour plusieurs raisons, j’ai longtemps hésité à y aller. A ces quelques raisons plus ou moins fondées s’ajoutait la simple flemme ; la flemme de remonter sur mon scooter par ce froid pour un film que je ne connaissais pas. Les utilisateurs de scooter me comprendront, les cinéphiles sans doute moins, mais après être trop souvent passée du mode congélation au mode décongélation dans une même journée, je vous jure qu’il faut se faire violence pour trouver le courage de remettre ça à 21h.

La curiosité a finalement pris le dessus, je me suis dit que s’il avait choisi ce film, c’est qu’il devait  y avoir une excellente raison à cela, que le film serait beau, assurément. C’est donc guidée par une sorte de confiance aveugle un peu imbécile que je suis ressortie de chez moi.

Pour plusieurs autres raisons que je tairai aussi, une sombre histoire de situations, de configurations, d’enjeux, de conséquences, je continue à me demander si j’ai bien fait d’y aller, mais une chose est certaine, j’ai découvert un film qui m’a beaucoup touchée. Et j’ai très bien supporté le froid.

Une très bonne idée ce cycle Littérature et Cinéma, le principe est simple, un écrivain vient présenter le film de son choix. Vnedredi soir c’est à Eric Reinhardt qu’on avait demandé de choisir un film. Et c’est Le Comédien qu’il avait choisi.

 

Je ne regarde pas beaucoup de vieux films mais c’est un tort car ils peuvent être incroyablement contemporains. Les thématiques et questions abordées dans ce film sont effectivement intemporelles : il y est question du théâtre bien sûr, mais plus largement du rapport à l’art et à la création, de transmission, de séduction beaucoup, d’amour parfois, le tout dans le cadre enchanteur du quartier du Palais Royal.

Alors quand on a lu Eric Reinhardt ou qu’on le connaît un peu, on comprend très vite pourquoi ce film lui plaît et le charme. Mais malgré l’évidence, j’ai aimé écouter Eric parler de ce film, apporter des réponses, expliquer plus précisément ce qu’il aimait dans ces personnages, dans la voix lancinante, envoutante et omniprésente de Sacha Guitry.

 

Il a rappelé son amour du théâtre aussi, du théâtre comme art, du théâtre comme lieu, des coulisses, de ce qui s’y joue, sur scène, mais aussi hors de la scène. Et tout à coup j’ai repensé à la première fois que je suis entrée dans un théâtre, c’était par l’entrée des artistes, j’étais enfant et chaque année, mon école de danse se produisait dans le théâtre de ma ville. « Le spectacle de danse » était quelque chose que nous préparions longtemps, que nous attendions impatiemment. Et puis le faux grand jour arrivait, celui de la répétition générale en costumes, au théâtre donc. J’aimais les loges, les costumes, les chignons, les nuages de laque et de poudre, les bouches et les pommettes rouges, tout ce maquillage auquel nous avions exceptionnellement accès, le trac, et puis la scène. Le lendemain, le jour du vrai spectacle, c’était la même chose en encore plus fort, toutes impressionnées que nous étions par le public, par tous ces gens assis juste là dans la salle. Ils nous tétanisaient.

Un peu avant le début du spectacle, pour nous faire encore plus peur car finalement nous aimions cela, nous regardions la salle se remplir progressivement en écartant délicatement les gros rideaux de velours rouges. Il y avait aussi le plaisir d’errer quasi librement dans tous ces endroits normalement inaccessibles, les coulisses bien sûr mais aussi les dédales de couloirs et d’escaliers qui menaient à la salle, aux balcons, aux baignoires et autres corbeilles, ainsi qu’au poulailler : c’est au poulailler que nous devions monter pour regarder danser les autres avant et après notre prestation, c'est depuis le poulailler que nous admirions les plus aguerries. Je me souviens encore du nom de la soliste, la seule digne d’enfiler un vrai tutu. Elle s’appelait Sophie Larnicol et elle dansait Giselle. Moi qui n’ait aucune mémoire, en particulier concernant mon enfance, je me rends compte en écrivant ce billet que je me souviens de chaque détail, que je revois des visages, des costumes, et ce lieu comme si c’était hier. C'était il y a 25 ans.

 

Et puis l’autre soir en écoutant Eric, j’ai pensé à Avignon aussi, et au Bruit des gens autour, forcément. A ce très beau film sur le théâtre, sur les gens qui font et sont le théâtre, sur ceux qui le regardent, sur la confusion entre le jeu et la réalité,  et sur tout ce petit monde qui se croise, bruyamment. Comme en coulisse.

 

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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 18:24

images-2.jpegC’est bien lui. Paul Compagny est l’homme du train. Information confirmée, vérifiée, encore et encore, sans doute plus que de raison.

J’ai cherché, j’ai trouvé : Google Images m’a proposé de nombreuses photos, seul en portrait, ou bien en groupe et en pieds. Google Vidéos m’a permis de l’entendre, de l’observer non plus figé et glacé, mais en mouvements, animé et convaincu. Quand il parlait seul de Proust, je regardais un extrait d’une conférence, quand il devisait sur Arte, c’est la question du progrès en art qu’il évoquait, Anselm Kieffer assis à ses côté. Une autre fois il discutait la notion de genre, rebondissait sur l’autofiction, se passionnait pour l’écriture de tel ou tel auteur, assis une chaise posée derrière un bureau installé sur une estrade, tout en bas d’un amphithéâtre bondé.

J’ai regardé toutes les photos, je ne crois pas qu'une seule ait eu l’insolence de m’échapper, j’ai regardé toutes les vidéos aussi : des captations de colloques, des interviews, des passages à la télévision, sur des chaines inconnues à des heures incongrues. La nuit et l’été, très certainement, pour plagier les philosophes qui parlent de ce qu’ils ne regardent pas.

Sur l’écran de mon ordinateur, j’ai observé cette petite figurine animée que je pouvais pointer du doigt, que je pouvais directement toucher. On est imbécile quand on fait abstraction du principe de réalité, quand on est obnubilé. Je posais mon doigt sur l’image, je contournais son corps, effleurait son visage.

Je devais même lui parler, à haute voix, oubliant qu’il refusait de m’entendre. J’avais plein d’anecdotes à lui raconter, un amoncellement de remontrances à lui faire, des interrogations à lui soumettre et des incompréhensions à éclaircir.

Depuis mon dernier mail, Paul reste discret, il garde le silence.

Le jour du rendez-vous au Mansart approche, je sais pertinemment qu’il ne viendra pas et pourtant j’attends avec impatience cette journée, désabusée à l’idée qu’il n’y ait rien à espérer.

Je n’ai pas fixé cette date par hasard, elle correspond à la veille du colloque, désireuse de ne pas le prendre par surprise, de lui laisser une chance de régler certains points plus sereinement, en terrain neutre.

Les convenances imposent la proposition d’une alternative avant d’utiliser la force, avant d’atteindre le point de non retour.

Ensuite, s’il ne se présente pas au rendez-vous, c'est le désir de vengeance qui me submergera. En me rendant à ce colloque il ne restera plus que la seule volonté d’inverser la machine, de rétablir une certaine équité. A mon tour je ferai intrusion dans sa vie comme il s’est permis de le faire dans la mienne. Pire, j’envahirai son espace professionnel, je le mettrai dans une situation désagréable en public.

Depuis l’instant où il a posé ses yeux sur moi le pouvoir est resté du côté de Paul, en sommeil ; lutter, résister, me prouver que j’étais capable de bousculer le schéma narratif de cette histoire, voilà ce j’attendais d’une telle entrevue.

Je me disculpais, me rassurais en essayant de me persuader que la vengeance n’était pas mon principal moteur, que la vengeance n’était qu’un dommage collatéral. Le combat intérieur prenait racine ailleurs, et au fond je ne souhaitais qu’une seule chose : le revoir, l’approcher, l’effleurer comme il l’avait fait si souvent dans cette gare, au milieu de ces courants d’air qui me faisaient tant de bien.

Maintenant je devais vérifier certaines choses, le tester, me tester, éprouver à nouveau sa présence à mes côtés. J’avais aussi besoin de savoir quelle vérité inavouable il tentait de dissimuler et pour cela il n’y avait qu’une seule solution, l’approcher de plus près, discuter vraiment, sonder son regard.

En regardant photos et vidéos, j’avais déjà remarqué certains détails particuliers. Dès les premières images, quelque chose me troublait mais j’ai longtemps été incapable de dire quoi.

J’avais l’impression de connaître Paul, de le reconnaître mais aussi de reconnaître quelqu’un d’autre, quelqu’un de familier ou de connu, un acteur sans doute. C'était juste une sensation diffuse, concrêtement j’étais incapable de mettre un nom précis sur ni cette silhouette ni sur ce visage confus.

Je le détaillai alors avec une rigueur tout particulière. Il portait souvent une écharpe, une écharpe fine aux couleurs discrètes et aux motifs harmonieux. Il portait toujours une chevalière à la main gauche, il portait des lunettes parfois, des lunettes de la même marque que mon presse-agrumes, des jeans bruts, des vestes sombres sur des chemises gris clair, beaucoup de chemises gris clair, assorties à une barbe gris clair elle aussi.

Soudain j’ai tout compris et j’ai pris peur. 

L’homme élégant n’était plus élégant du tout, il était fou surtout.

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25 janvier 2012 3 25 /01 /janvier /2012 17:52

vincent-bousserez2.jpgRegarder mes voisins vivre est un de mes passe-temps favoris, je les regarde se mouvoir, m’émouvoir, eux, les autres, ces inconnus. S’ils restent et resteront indéfiniment des inconnus - je ne connais ni leurs noms, ni leurs âges, ni leurs métiers - une familiarité est née : étage par étage, case après case, les habitudes se dessinent. Se donnant en spectacle, ils peuplent mes errements.

Dans les films, on aperçoit les ombres qui se dessinent derrière les rideaux ; mais la vie ce n’est pas du cinéma, mes voisins n’ont pas de rideaux, et je les distingue au-delà de leurs contours.

Je vois souvent cette grosse nana vulgaire qui se balade à poil. Je n’ai jamais ressenti le besoin de lui donner un prénom, la surnommant le plus naturellement du monde « la grosse ». Ses grosses fesses débordent de son string ; je dis ça l’air horrifié alors que je reconnais tout à fait que c’est compliqué de ne pas déborder d’un string… On lui pardonnera.

Mais quand même, le jour où elle s’est assise sur son balcon, pile en face de moi, les jambes écartées posées sur sa balustrade, et bien j’ai eu la nausée : je vous jure que je lui voyais le fondement, et un fondement à peine recouvert d’un string, c’est, comment dire, pas beau à voir ! Je suis certaine qu’elle vend son cul sur Internet : elle est tout le temps devant son écran, et tard le soir, elle se trémousse devant sa webcam, saucissonnée dans des kilomètres de dentelle. Je ne pense pas aller spécialement vite en besogne en déclarant qu’elle utilise son lard pour gagner sa vie. Je déteste les grosses, je déteste les strings, je déteste les grosses en string, je déteste les poufs, mais au moins, elle m’amuse.

Toutes ces personnes empilées les unes au-dessus des autres, qui ne se voient pas, ne savent rien les unes des autres, me fascinent. Je vis avec ces gens, ils animent mes soirées. J’ai passé un grand nombre d’heures à les regarder, et j’y ai pris goût, cela m’amuse et me détend ; me démoralise aussi.

Quand je scrute l’horizon par la fenêtre, je vois ces vies minuscules, entassées les unes sur les autres : un vieux monsieur lit un journal, une petite fille regarde un dessin animé, une grosse se dandine en sous-vêtement, une idiote se gave d’émissions imbéciles, un homme fait la vaisselle, une femme met du linge dans une machine à laver, un adolescent s’amuse devant un jeu vidéo et de grands éclairs bleus inondent sa chambre, illuminent sa fenêtre.

Je me dis que si ces vies minuscules commençaient à s’épier les unes les autres, ça prendrait une autre ampleur : le vieux monsieur se réjouirait en regardant la grosse à poil, la grosse à poil prendrait la peine de faire de l’œil à l’adolescent, l’adolescent, dans le meilleur des cas, ferait des grimaces à la petite fille.

Mais non, ils s’appliquent à ne pas se regarder, car ils connaissent les règles du jeu : c’est laid d’épier son voisin. Ils veulent être beaux, ils obéissent, respectent l’usage, restent bien sages dans leur case, sans jamais se préoccuper de ce qui se passe dans la case voisine.

Dans les villages, les voilages frémissent quand quelqu’un passe ; les vieilles femmes qui s’ennuient surveillent ce qui se passe sans en avoir l’air, mais bien souvent, leurs rideaux les trahissent.

 

Photo © Vincent Bousserez

 

 

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18 janvier 2012 3 18 /01 /janvier /2012 18:22

kuspit3-6-07-25.jpgEn attendant le jour du colloque je gambergeais. Bien que je sois presque certaine de mes conclusions, des rafales de doutes me bousculaient et me laissaient dans un état assez désagréable. Les coïncidences et les évidences pouvaient être trompeuses, et il était tout à fait possible que je m’époumone sur une piste très longue et très fausse.

Je désirais tant le croiser à nouveau qu’il était probable que des interprétations mal intentionnées se soient introduites dans mon crâne à mon insu, profitant de ces instants de flottement que je ne parvenais plus à maîtriser. Jour après jour, pourtant, mon intuition était grandissante, mais malgré l’ampleur de mes certitudes je ne pouvais empêcher les craintes de m'égratigner. Tout concordait, mais quand même.

Si je me réjouissais de cette rencontre, ses conditions me terrifiaient. Je n’avais pas prévu d’en venir à un procédé aussi violent, je ne souhaitais pas que les choses se passent comme cela, pas avec lui. J’aurais aimé quelque chose de simple, de facile, de léger, d’agréable aussi. J’aurais aimé pouvoir apaiser nos échanges, les normaliser. En m’imposant de la sorte, je savais que le combat était perdu d’avance et pourtant je mettais tout en œuvre pour provoquer les hostilités.

Ces derniers mois je n’avais pensé qu’à P., où que je sois, quoi que je fasse, il se tenait là, immobile devant moi. Il errait comme un fantôme. « Obstinément, tu es là. » aurais-je pu dire moi aussi. (J’adore cette phrase chantée par Piaf et reprise par Diastème dans Une Scène).

Quand trop de questions restent sans réponses, la raison s’emballe, pas seulement le cœur. J’en ai passés des trajets en train le regard abandonné dans une campagne encore gelée ; pendant des heures je suis restée assise à ne rien faire, ou plutôt à ne faire qu’une seule chose, chercher des réponses et élaborer des stratégies détournées pour les obtenir.

Je me repassais le film en boucle, désespérée, à la recherche d’indices qui éventuellement m’auraient échappé. Depuis ce regard insistant un jour dans un train, depuis cette interpellation, cette main serrant mon bras, ces quelques mots balbutiés, jusqu’à ma fuite, jusqu’à ces mails échangées, ces jeux avortés, et ce refus de se recroiser ailleurs, dans d’autres circonstances, j’ai tout revécu.

Ces prises de recul, lancinantes et douloureuses, me permettaient d’avancer, comme des passages obligés, des étapes nécessaires à toute forme de progression. C’est ainsi que je me suis rendu compte que j’avais oublié l’essentiel : j’avais oublié que c’était moi qui avais obstinément refusé le contact. Je l’avais rejeté toujours, et m’étais enfuie très vite et à chaque fois. J’avais oublié que c’était lui le premier qui s’était lancé, qui m’avait touchée, qui avait essayé de me parler, en vain. J’avais oublié tout cela. C’était sans doute plus facile pour moi de faire abstraction de sa bonne volonté, d’oublier qu’en tout premier lieu, il avait été courageux. J’avais oublié qu’il avait fait plusieurs premiers pas.

J’ai compris qu’il se vengeait, c’était plus clair maintenant. Toutes les fois où je lui ai proposé un café il a refusé, toutes les fois où je lui ai donné rendez-vous il n’est pas venu. Un temps pour tout, voilà ce qu’il devait se dire ; celui de la bienveillance était passé.

Avant d’apparaître devant lui, de sortir de nulle part, d’investir son territoire, j’ai préféré rester prudente et tenter une ultime fois de planifier une rencontre, le passage en force et par surprise étant risqué et assez peu satisfaisant.

Je lui ai donc écrit un drôle de message, j’ai inventé le texte directement en tapant, une idée saugrenue venue spontanément de je ne sais où, mais qui avait un but précis : lui mettre la puce à l’oreille. Je me disais qu’il comprendrait, qu’il s’affolerait et accéderait à ma demande, par prudence. En lui mettant la pression, je voulais qu’il accepte enfin une rencontre en terrain neutre : si je débarquais à ce colloque, la violence de ma présence soudaine décuplerait l’impression d’intrusion. Sa réaction me faisait peur, j’en avais bien notion et essayais de la prévenir.

Je lui ai donc expliqué que je me lançais dans un nouveau projet d’écriture, que j’avais commencé des recherches pour un nouveau roman, et pas un livre pour les enfants, pas cette fois : le personnage principal était un universitaire qui travaillait sur la médiatisation des écrivains. Je lui disais que j’aimerais beaucoup évoquer ces questions avec lui. Rien de plus ; l’air de rien je vaporisais juste un peu d’huile sur les braises.

Le mail se terminait ainsi :

Je vous propose que nous nous retrouvions jeudi prochain à 17h à la terrasse du Mansart pour discuter plus longuement de ces questions.

En refermant la fenêtre de Mail, je me suis dit que l’idée n’était pas mauvaise. Que c'était même une bonne idée et qu'elle me plaisait. Alors j’ai ouvert un nouveau document Word, Fichier, Enregistrer sous, dans Ecriture, Nouveau dossier, Romans, Créer, P. comme Paul Enregistrer. Et j'ai commencé à taper.

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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 23:07

photo-copie.JPG« Qu’est-ce qu’il est bon, putain, qu’est-ce qu’il est bon ! »

Et ce n’est pas parce que c’est mon ami que je dis ça, non, sûrement pas. Si Diastème n’avait pas été ce qu’il est, je vous aurais dit la même chose, peut-être en mettant « le con » devant, d'accord. 

« Le con, qu’est-ce qu’il est bon, putain, qu’est-ce qu’il est bon ! »

Ce soir j’ai vu une pièce, pas n’importe quelle pièce, une pièce de Diastème donc. J’ai vu Une scène, c’est le titre de la pièce. Un bien joli titre je trouve, simple mais prometteur.

Ce soir j’ai passé un très beau moment, bien installée dans un des fameux canapés rouges du Ciné 13 Théâtre, pile au milieu, juste devant, au premier rang. J’aime bien. Diastème s’était déjà foutu de moi la dernière fois, genre « Tu ne veux pas monter sur la scène non plus ? 

- Ba si, je voudrais bien justement… » avais-je pensé très fort.

Bref, ce soir c’était la première d'Une Scène, écrite et mise en scène par Diastème, avec Andréa Brusque et Julien Honoré.
Alors ne comptez pas sur moi pour vous raconter l’histoire, pour vous dire ce qu’il se passe ni comment cela se passe, je déteste ceux qui font ça, ils anéantissent l’effet de surprise, et j’adore les surprises.

Ce que je peux vous dire, c’est qu’il faut y aller, que j’ai beaucoup aimé,

que j’aimais déjà cette pièce avant même de la voir : à l’origine il y a eu quelques billets de blog. C’était en avril, en mai et en juin, trois fragments, trois scènes qui n’en font plus qu’une donc. Déjà le rythme m’emportait, je croyais aux échanges, je voyais deux personnes qui existaient, là, devant moi. Je voyais déjà Andréa mais pas Julien, non je voyais quelqu’un d’autre, je ne vous dirai pas qui. Ces dialogues fonctionnaient, ils étaient beaux et j’y croyais, je les aimais. Je les ai relus ces billets, j’avais oublié les précisions annexes, sur le contexte. Sous le premier texte, il y a écrit ça : C’est en préparant des œufs au plat que j’ai eu l’idée de vous faire une scène. Pensé que je pouvais faire ça de temps en temps. Pensé que ça changeait un peu. Pensé que c’était une bonne idée. Non ? Une super bonne idée, encore meilleure quand on sait où ça mène…

Ce que je peux faire, c’est aussi vous dire qu’il y est question d’amour, toujours, de belles rencontres, d’échanges, de tranches de vie en somme,

que les dialogues sont sportifs, que ça renvoie la balle très vite, que ça joue fond de cours et que soudain ça monte au filet,

que c’est vraiment très bien foutu, rythmé comme il faut,

que c’est comme des montagnes russes en mieux, en plus souple, que ça ne rend pas malade au moins,

que c’est drôle, subtil, intelligent,

que la mise en scène est sobre, élégante, mais piquante,

qu’il y a deux acteurs, une femme, un homme, je ne vous apprends rien, c’est écrit sur l’affiche,

qu’il y a Andréa Brusque, ah Andréa!

Andréa, c’est la force tranquille, en plus fort et en moins tranquille. Cette fille m’impressionne, j’admire ce qu’elle est capable de faire. Il faut savoir qu’Andréa écrit, qu’Andréa met en scène, qu’Andréa joue la comédie. Respect. J’ai vu Cordoba, j’ai vu Une envie de tuer sur le bout de la langue.

Andréa sur scène est incroyable : elle passe d’un état à un autre aussi vite que l’éclair, d’un visage à un autre avec une facilité désarmante, elle dégage une énergie folle tout en restant touchante. Et puis elle est aussi présente sur scène qu’elle se fait discrète dans la vie : je l’ai croisée plusieurs fois, à des concerts, à des représentations. Andréa est tout le contraire de l’actrice qui fait du bruit, qui s’agite frénétiquement, qui a besoin qu’on la remarque. Elle existe pour ce qu’elle fait, elle n’a décidément pas besoin de gesticuler, comme certaines. Les actrices en font souvent des tonnes, minaudent, s’agitent, Andréa n’est pas de celles-là.

C’est Julien Honoré qui lui donne la réplique. Il est parfait, il m’amuse, j’aimerais le voir plus souvent. Je me souviens de Gulven dans Non ma fille, tu n’iras pas danser, je me souviens de l’espion vénitien dans Angelo tyran de Padoue. Il était bon là aussi.
J’ajouterai enfin que l’affiche est belle et apaisante ; elle me fait penser à Renoir, à Une partie de campagne. Elle me fait aussi penser au calme avant la tempête, on se méfie de ces deux amants.

C’est une photo de Richard Schroeder. Les portraits de Richard sont sublimes, vraiment. Si vous n’êtes pas au courant, allez faire un tour sur son site. J’ai d’ailleurs eu le plaisir de faire sa connaissance ce soir. Surprise, je lui ai dit la phrase la plus idiote qui soit : « j’adore vos photos », oui c’est honteux, je l’admets, mais en même temps c’est vrai, j’adore ses photos. Il est très fort.

Je me dis qu’il devrait peut-être mettre la barre plus haut, se « challenger » comme disent les gens qui travaillent en entreprises : au lieu de se spécialiser dans des modèles de luxe, dans les actrices sublimes qui captent instantanément la lumière, il pourrait se mettre à photographier des gens banals comme vous et moi, des gens systématiquement horribles sur les photos (je sais de quoi je parle): plus délicat, non?

Enfin voilà, j’ai passé une très belle soirée (merci mon Diastème) et je vais d’ailleurs retourner la revoir bientôt cette scène, pour le plaisir et aussi pour faire plaisir à ma petite sœur qui est sensible au charme de Julien Honoré… Ah Julien !

Allez-y vous aussi, vous aimerez.

Je ne mens jamais moi non plus.

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9 janvier 2012 1 09 /01 /janvier /2012 16:31

piscine.jpgLes vapeurs de chlore ne m’embrument pas l’esprit elles m’aident à éclaircir mes idées, mes pensées les plus complexes. Le bleu du bassin, du ciel, le blanc du sol, des murs, l’espace vide et clinique renforcent ma capacité de concentration.

Il y a aussi le silence, un silence imparfait mais d’une rare intensité. A peine ai-je enfilé mes bouchons d’oreille que tout s’arrête. Le silence cotonneux provoqué par les morceaux de silicone ne se laisse perturber que par le bruit de mon cœur qui bat, il me coupe des autres et fait barrière avec la réalité restée au vestiaire.

Quand je traverse la ville au rythme de la musique que mon casque achemine à mes oreilles, j’ai l’impression de traverser un film, la bande-son participant à cette réinvention perpétuelle de l’expérience la plus insignifiante. Quand je plonge dans l’eau claire avec des bouchons d’oreille, j’ai l’impression de partir ailleurs, de déconnecter du réel. Ce dispositif m’aide ensuite à penser mieux, à reconnecter les données disparates en quelque sorte.

C’est à la dixième longueur que tout s’est éclairci, que j’ai remis de l’ordre dans mon esprit : P. était chercheur en littérature contemporaine, j’en avais l’intime conviction, et grâce à cette intuition si forte, je savais que j’allais réussir à découvrir son identité, voire à le localiser.

Sur cet homme qui avançait dans l’obscurité, qui avait toujours refusé que nous nous retrouvions sous la lampe d’un café pour faire connaissance et discuter, le piège allait se refermer. Les règles du jeu n’étaient pas fixes, elles n’avaient pas été définies au départ, il n’y avait pas de raison que lui seul ait la possibilité de les aménager : je fixerai moi aussi des points de contrôle, à l’avenir.

En repensant à tous ces appels à communication sur des auteurs, sur des mouvements littéraires, en réfléchissant à tous ces colloques, et plus particulièrement à celui sur la langue d'Éric Chevillard remarquablement sous-titré « le grand déménagement du monde », ou à celui sur « la reconnaissance de l’écrivain à l’épreuve de la célébrité », j’ai eu la certitude que c’était dans cette direction que je devais continuer à chercher.

A la fin de la vingtième longueur, je n’ai pas résisté, je me suis extraite du bassin avec une célérité toute particulière, me suis à peine douchée, à peine séchée, à peine habillée, à peine coiffée, et je suis rentrée chez moi, dans la précipitation que provoquait ce regain de lucidité quant à la planque de P.

J’ai recommencé à arpenter la toile, sautillant de colloques en conférences, de séminaires en cours magistraux. Je croisais quelques problématiques en lien avec des auteurs actuels, j’essayais de recouper avec ceux qui me semblaient le plus digne d’intérêt, ceux dont l’écriture pouvait rivaliser avec celle d’Eric Reinhardt, mais ils étaient rares et peu étudiés finalement.

Tout à coup, une décharge électrique. Je venais de découvrir, fébrile, que dans quelques jours aurait lieu un colloque intitulé « De l’écriture testamentaire à l’écriture programmatique : pour une analyse des dispositifs d’écriture ». Parmi les communications annoncées, une seule m’a stoppée nette dans ma course effrénée ; à la quatrième ligne, j’ai lu :

« Retour sur Cendrillon : analyse du dispositif narratif élaboré par Eric Reinhardt. Quand l’autofiction échappe à elle-même pour se poursuivre dans la fiction. » Paul Compagny, maître de conférences en littérature française à l’Université Paris-Sorbonne

Le colloque avait lieu à la Maison de la recherche, rue Serpente. Une évidence : dans quelques jours, je serai rue Serpente.

Hésitante encore, perdue et excitée, regrettant d’être là et fière de m’être forcée, je pénétrerai dans la pièce où aurait lieu la conférence. Je considèrerai l’amphithéâtre avec circonspection, je chercherai un endroit où je pourrai m’installer et devenir transparente. Me fondre dans le décor, ne pas me faire remarquer, disparaître. Je constaterai qu’aucun visage ne m’est familier, normal, ce milieu n’est pas le mien, ces gens ne sont pas mes semblables. Leur intellect se masturbe en pensant aux gens comme moi ; ils nous dissèquent, leurs analyses fantasment nos pratiques, ils me font peur. Mais ils m’intriguent et me fascinent.

Cette immersion, au-delà du désir profond de revoir P. ou de voir ce Paul, m’absorbera. Je réussirai à me convaincre que je suis là « pour raisons professionnelles ».

Cet alibi me rassurera.

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Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

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