Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 18:32

image-preview-32-pola.jpgPendant que j’approfondissais mes recherches et que cette quête de l'identité de P. me maintenait en haleine, nos relations se dégradaient. Paradoxalement, cette déliquescence renforçait mon besoin de savoir à qui j'avais affaire ; je sentais que le naufrage était proche, que de chaque côté nous ne tiendrions plus très longtemps, que cette histoire un peu folle ne resterait qu'un souvenir sur le quai. 

Je n’avais pas joué le jeu, j’avais osé utiliser mon droit de retrait. J'avais décidé que bien que P. soit quasiment devenu un objet de fantasmes, il n’était en aucun cas question qu’il se serve de moi pour assouvir les siens. Et en refusant sa proposition, parce que je l’avais jugée quelque peu déplacée, en refusant de le laisser pénétrer mon intimité, car c’est bien de cela qu’il s’agissait, je l’avais désappointé.

J’ai alors vu l’homme charmant se disloquer, se métamorphoser en une odieuse bête, agressive et  décomplexée ; P. devenait détestable. Presque méchant. Et il se permettait ce que je ne lui permettais pas : familiarité, légèreté, supériorité aussi. Tandis qu’il choisissait la facilité, je visais l’excellence et espérais un semblant de complexité.

Je constatais : nous ne suivions pas le même tracé, nos attentes s’entrechoquaient, provoquant remous et malaises, dans un bruit fracassant pour ne pas dire assourdissant. Nos échanges devenaient violents, les agressions battaient la mesure ; le rythme des mails, leur force, s’appuyaient sur la provocation, devenue notre moteur. Choquer l’autre, le blesser, le heurter pour obtenir une réaction, comme pour faire exister la relation, comme pour faire perdurer le lien.

Il me forçait à mettre fin à cette correspondance, il me forçait à mettre de côté ma légèreté, il anéantissait toute possibilité d'invention, de création d'un autre système, déclinaison potentielle de la matrice originelle.

Les prémices du rejet se matérialisaient au travers de notre correspondance qui piétinait, et avec le recul permis par le temps qui passait, je réalisais combien cet homme avait habilement masqué une indélicatesse latente derrière une apparence trompeuse. Sa prestance, son élégance, le charisme qui en découlait, répondaient à une construction bien précise : cette élégance de surface n’était qu’un emballage - à l’aide de belles pièces et d’un goût certain, il répondait à des critères esthétiques qui me séduisaient -, mais l’emballage relevait davantage d'une chimère, ou plutôt s'apparentait au trompe-l'oeil qui masque l’échafaudage, surfait.

Je l’avais déçu disait-il.

Alors il s’est tu. En disparaissant ainsi, il me faisait payer mon refus, me mettait à l’épreuve. J’ai trouvé ça mesquin, presque honteux, lui aussi me décevait.

Ce type commençait à m’agacer, je l’aurais bien envoyé balader, valser, sur un coup de tête j'ai plusieurs fois voulu le congédier. Je lui aurais bien avoué que l'élan de sympathie que j’avais pu éprouver pour lui était en train de se désagréger. 

Mais je me suis tue, comme lui. Après une longue période de silence - il marquait le coup, me faisait payer mon manque de docilité - les messages se sont finalement remis à arriver dans la boite rose120911@free.fr.

Il revenait à la charge, toujours d'une manière détournée, toujours en essayant de remonter le temps, de se raccrocher au passé, et pour ce faire il n'avait qu'à replacer le livre au centre de la discussion. Facile. Mais efficace puisque je baissais trop vite les armes, rattrapée par le roman.

Un matin il m'a demandé quelle était ma phrase préférée du Système. Une seule ligne de texte se détachait dans le corps du message, c’était un mail laconique, déshabillé de toutes formules de politesse, sans bonjour ni au revoir, sans bise ni baiser.

Parlez-moi au moins de vos passages préférés, quels sont-ils ? Et votre phrase préférée, quelle est-elle ?

Je lui ai dit que j’aimais tout particulièrement les moments d’attente, d'échanges de messages, ces moments où David pense à Victoria, à ce qu'elle fait alors qu’ils sont loin l’un de l’autre. Ce sont ces instants qui intensifient le manque, qui laissent émerger une tension extrême. Ces fragments, je me les suis appropriée avec une facilité déroutante. Il me semble que si le manque et la distance font fantasmer celui qui s’éloigne, rendent plus fort l’attachement de celui qu’on éloigne, l’éloignement reste une épreuve physique qui rend la relation plus forte.

Quant à la question suivante, c’était délicat. J’avais relevé un certain nombre de phrases, les marques grises laissées dans la marge m'auraient permis de les retrouver aisément. Mais celle-ci dansait encore dans ma tête, une phrase courte, simple, efficace, insolente, si forte, que j’ai tapée immédiatement : Et nous verrons si l’étincelle existe encore. 

J’aimais cet aveu, cette tournure à la fois sobre et poétique, à la fois prometteuse et castratrice. C’était l’ouverture et la fermeture simultanées, la chance de gagner, le risque de tout perdre, dans un rapport de probabilité inconnu.

J’ai répondu. Froidement. Peur qu’il ne disparaisse, sans doute et cette fois définitivement.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by vaporiserunemouche
commenter cet article

commentaires

Françoise Cahen 08/01/2012 22:17

Bonjour,
Bravo pour votre blog, très bien écrit, agréable à lire, et même plus que ça, assez troublant. Cette histoire de Rose et de l'homme élégant est vraiment reinhardtienne. On peut d'ailleurs penser
qu'il s'agit d'Eric Reinhardt lui-même, cet inconnu, car il lui ressemble beaucoup: élégant, la barbe, un air triste, les yeux clairs, une psychologie un peu tordue... Je continuerai de suivre le
blog pour en savoir plus, aspirée par le suspens! J'ai découvert comme vous cet auteur avec le "Système Victoria", et j'ai aussi lu le reste de ses livres ensuite, scotchée par son oeuvre qui est
un sacré choc pour moi, d'autant plus qu'un hasard de circonstances m'a fait rencontrer cet homme à trois reprises cet automne. Comme vous, je me demande encore comment j'ai pu l'ignorer avant,
alors que je suis très attentive en général à la littérature contemporaine... En tout cas, Eric Reinhardt doit lire votre blog, puisque c'est sur son mur facebook que j'avais fait connaissance de
votre histoire intrigante, par un lien qu'il avait mis. Ce qui me laisse encore plus songeuse... C'est intéressant en tout cas, par rapport à ce que ça induit sur les liens un peu vertigineux qu'il
peut y avoir entre auteur et lectrice, qui est auteur à son tour, et dont l'auteur devient le lecteur... Cordialement,

Françoise

vaporiserunemouche 08/01/2012 23:45



Merci beaucoup pour vos compliments: "une histoire reinhardtienne", vous pouviez difficilement me faire plus plaisir! La confusion autour du personnage est voulue, vous comprendrez mieux pourquoi
par la suite si vous continuez à me lire. Cela dit, si l'élégance, la barbe et les yeux clairs peuvent en effet évoquer ER, je ne vous suis pas sur "la psychologie un peu tordue"! Quant aux
remarques que vous faites sur le rapport vertigineux qu'il pourrait y avoir entre auteur et lecteur, elles sont intéressantes, et il me semble que cela sous-temps et nourrit sans doute en partie
le texte que j'écris. Bien cordialement. 



Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

Archives