Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 décembre 2011 7 04 /12 /décembre /2011 23:53

 

louprouge1jpg_1-copie-1.jpg«  Il n’avait pas voulu me dire son nom ni son prénom.

Ce nom absent était un trou, un vide, autour duquel je tournais. »

Comme dans les souvenirs d’Annie Ernaux, j’avais essuyé un refus, catégorique et empreint d’un certain mystère. Il ne me déclinerait pas son identité, il estimait que ce n’était ni le moment, ni une nécessité pour continuer à avancer. Mon message l’avait intéressé, et tout en précisant qu’il n’en demandait pas tant, il me remerciait pour les détails que je lui avais fournis. Ma routine d’écriture le subjuguait, un modèle du genre, disait-il.

Et puis il terminait ainsi :

Pardonnez-moi mais je ne peux pas. Et puis à quoi bon tout savoir, l’ombre n’est-elle pas plus excitante que la lumière ?

 P.

 Tout en refusant la dynamique de dévoilement que je tentais d’impulser, il se révélait malgré tout, en douceur, car cette initiale, si elle ne m’était d’aucune utilité dans l’immédiat, me permettrait sans doute le moment venu, d’allumer la lumière. Non l’ombre ne m’attirait pas plus que cela, ma curiosité ne demandait qu’à être assouvie et, criant famine haut et fort, elle me retournait la tête. Je notais qu’il me demandait à nouveau de le pardonner, comme s’il s’en voulait non plus de m’envahir, mais de le faire masqué, incapable d’assumer. Déjà son premier message, le texte qu’il avait écrit sur le papier écru, commençait de la sorte.

Pardonnez-moi.

A l’époque je m’étais interrogée sur la signification de cet impératif. Il me sommait de le pardonner, mais de quoi ? De s’imposer, de s’incruster à l’intérieur, de m’importuner, de ne pas signer, d’exister, de m’avoir pistée, suivie, espionnée ? Je n’ai jamais su et voilà qu’il recommençait, que je devais à nouveau l’absoudre.

En retour j’ai décidé de l’interroger enfin sur Le Système, j’avais envie de savoir ce qu’il en avait pensé, quels effets ce texte avait produit sur lui, je voulais savoir quelle lecture il en avait fait, lui. Il a répondu très vite, produisant le plus long message qu’il ne m’ait jamais envoyé, un texte très détaillé, très analytique, au point que j’ai eu l’impression de lire un essai sur l’écriture d’Eric Reinhardt. Plus qu’une critique argumentée, plus qu’une mise en ordre de son point de vue, il me livrait, clés en mains, un cours théorique. Et cela m’a intriguée.

Son message se terminait ainsi : il me proposait un jeu, je devais relire ce livre qui nous avait tant plu en me livrant cette fois-ci à un petit exercice, idée qui me parut d’abord séduisante autant qu’amusante, jusqu’à ce que je prenne connaissance des modalités du jeu. Il s’agissait de relever les passages les plus excitants et d’en parler ensuite avec lui. En échange de quoi j’aurais accès à ceux qui lui donnaient envie.

Sans réfléchir j’ai d'abord dit oui, pour ne pas le contrarier sans doute, mais plus tard, après une relecture plus approfondie des règles du jeu, ce divertissement m’a semblé plus dangereux que prévu. Je me rendais compte qu’outre la perversité de l'idée, cela m’obligeait aussi à supporter son ombre ; elle planerait pendant plusieurs longues heures de lecture.  Il s’agissait en quelque sorte de relire ce livre avec P. assis à mes côtés, avec sa main posée sur mon épaule. Ce n’était pas une bonne chose pour moi : cet homme était déjà omniprésent, il proliférait en moi.

L’obsession à proprement parlée ne s’était pas encore installée, mais je la sentais s’approcher, elle n’était plus très loin, ni complètement absente, ni vraiment présente, elle arrivait. Elle me guettait, attendant le moment propice pour mieux gangréner mes organes vitaux.

Je connais l’obsession, je l’ai déjà fréquentée et m’en méfie plus que tout. Elle est légère, discrète, dans un premier temps, elle ne fait que très peu de bruit en s’approchant. Mais je la repère de plus en plus facilement, je suis sensible aux indices, aux prémisses de son installation au plus profond de ma chair. Je sens quand elle arrive, je sais quels faits lui facilitent l’accès à ma conscience.

Ce jeu en faisait partie. Ce jeu risquait d’être un facteur aggravant, ce jeu m’obligeait à penser à lui intensément, ce jeu était un piège qu’il me tendait, sournois.

Deux possibilités : s’offrir à lui et jouer le jeu, ou fuir. S’enfuir tant qu’il en était encore temps et ne plus lui répondre. Ou alors décliner, lui dire tout simplement que non, on ne jouera pas. Pas à ça, ni comme ça. Poser des limites, des barrières, en urgence.

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by vaporiserunemouche
commenter cet article

commentaires

Carine 05/12/2011 01:00

Rien de va plus, les jeux sont faits !

Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

Archives