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19 septembre 2011 1 19 /09 /septembre /2011 22:34

gare-du-nord.jpgJe l’ai revu. Une fois, deux fois, à chaque fois.

Je le reverrai encore puisque si j'ai bien compris, il prend le même train que moi, chaque semaine. Chaque lundi matin il est là, me suit du regard dans la gare, m’effleure à la presse, me frôle sur le quai. Il rode. Et pourtant il ne me fait pas peur. Il n’y a pas de quoi s’affoler me direz-vous, c’est juste un homme, un homme particulièrement élégant, qui va travailler tous les jours en dehors de Paris. Pas de quoi s’affoler, juste de quoi se distraire, s’amuser à la rigueur.

On dirait qu’il me cherche, m’attend, guette le moment où ma silhouette se découpera dans l’encadrement d’une des portes. J’alterne, celle de gauche, celle de droite, la petite là-bas au fond près du distributeur.

Il m’attend forcément puisque quel que soit le passage que j’emprunte, quelle que soit l’heure de mon arrivée, je le vois. Jamais il ne va s’installer sur son siège, alors que le train est à quai il préfère hésiter dans cette salle des pas perdus et, au pied de l'immense tableau d’affichage, attendre immobile et droit.

 

Nous ne nous sommes plus jamais retrouvés ensemble dans le même wagon, les aléas de la réservation automatique font que ni lui ni moi ne décidons de notre position dans le train. C’est le hasard qui organise si ce n’est notre rencontre du moins notre position dans ce train.

J’ai appris à le repérer moi aussi, pour mieux l’éviter. Si je veux contourner ses regards qui soit me glacent soit me brûlent, si je veux esquiver cette proximité qu’il tente de créer de coup d’œil appuyé en œillade détournée, je suis obligée d’anticiper, et donc de le localiser prestement dès lors que je pénètre dans la gare.

Il doit penser que je crois au hasard, qu’il me dupe avec une facilité désarmante. Mais chaque lundi c’est le même manège, chaque lundi matin il me tombe dessus, et semble espérer que la magie opère.

C’est un piège, cet homme si élégant manipule l’espace temps.

Ce matin il m’a souri, distinctement, alors que je payais mon journal il est apparu derrière moi. J’ai d’abord senti son souffle dans mon dos et au moment où il a tendu son Libé pour le payer à son tour, j’ai reconnu sa main, celle qui tenait le livre bleu nuit l'autre fois. Je me suis retournée en partant, l’ai dévisagé, regardé de plus près enfin. Il porte une barbe et un air triste, il portait un jean et une veste de bonne facture, sombres et bien coupés.

Je crois qu’il me plait, ou pourrait me plaire, éventuellement. Si besoin est.

Et puis il lisait ce livre que j'ai tant aimé quand je l’ai aperçu la première fois, c’est un signe fort, un souvenir qui contribue à me rendre cette personne pas tout à fait sympathique mais indéniablement intéressante. Il restera toujours cet homme qui lisait le Système Victoria en même temps que moi, au même endroit.

Ce matin, malgré la tristesse qui emplit d’ordinaire son regard, il semblait se réjouir, peut-être parce que j'ai esquissé un semblant de sourire, peut-être parce qu'il était de bonne humeur tout simplement. J'ai souri, malgré moi. C'est compliqué de conserver un air distant et froid éternellement, ce n’est pas une posture facile à tenir sur la durée, alors j'ai lâché prise.

Je suis sortie de la presse avant lui et j’ai marché vers le train, d’un bon rythme, pour ne pas qu’il croie que je l’attendais, je ne voulais surtout pas qu’il croie ça.

Il m'a suivi d’abord de loin, puis de plus près. J’entendais son pas derrière moi, ses souliers Paul Smith claquaient sur le sol. Il a continué, m’a dépassée, j’ai vu ses lacets bleus sursauter au rythme de ses pas. Je l’ai perdu de vue alors que je montais dans la voiture 17, il est sans doute monté dans une des voitures suivantes, la 18, la 19 ou la 20.

Comme chaque lundi je ne l’ai pas revu de la journée.

Comme chaque lundi je suis rentrée à Paris tard le soir.

Comme chaque lundi je m’apprêtais à monter sur mon scooter garé en face de la gare, comme chaque lundi je me réjouissais de cette traversée de la ville la nuit.

Alors que je me rapprochais de ma fidèle monture, j’ai vu quelque chose de blanc posé sur la selle, oui parfaitement, un coin blanc dépassait bien de la jupe de mon scooter.

Je me suis approchée encore, et j'ai saisi une enveloppe sur laquelle il était écrit : Chère Inconnue.

Fébrile, quand même un petit peu, j’ai décollé l’enveloppe, j’en ai sorti une épaisse feuille de papier vergé sur laquelle il avait écrit seulement quelques mots, et j’ai lu :

Pardonnez-moi. Dites-moi enfin quelque chose.

En guise de signature, l’homme élégant avait écrit : systemevictoria@free.fr

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Published by vaporiserunemouche
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Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

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