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26 octobre 2011 3 26 /10 /octobre /2011 18:47

2SC-pola.jpgUn visage fugace et flou traversait mes pensées, une ombre passait et repassait sans cesse devant moi. Une silhouette qui errait apparaissait soudain et s’installait, sans que je ne puisse rien faire. On ne maîtrise pas les errements de son esprit, il n’y a d’ailleurs rien de plus agaçant. Il est impossible de faire sortir l’Autre de sa tête, quand bien même il y est entré par effraction, je m’en suis déjà aperçue à plusieurs reprises.

Je repensais à des postures, à des attitudes plus qu’à des traits précis. Je repensais à cette adresse mail dont j’avais observé la calligraphie à maintes reprises. La feuille de papier déposée sur la petite table rouge de l’entrée en arrivant me faisait de l’œil, alors je la saisissais, puis je faisais glisser mes doigts le long des lettres tracées à l’encre noire et me concentrais.

Plusieurs points me souciaient. Tout d’abord, je ne savais rien de cet homme, je ne savais même pas qui il était, et le fait qu’il construise un mystère autour de son identité me perturbait. Pourquoi ne m’avait-il pas donné son adresse mail personnelle ? Il aurait pu décliner sa véritable identité, j’aurais alors tapé son nom dans Google, et en quelques clics j’aurais été renseignée. Au lieu de cela, j’étais au pied d’un mur inconnu et la raison même de cette précaution m’échappait. Etait-ce par discrétion, par suspicion, par jeu? Quoi qu’il en fût, il avançait sans se dévoiler, et non seulement j’ignorais tout de lui, mais en plus, je ne savais plus bien à quoi il ressemblait.

Je l’avais très peu vu, n’osant ni ne voulant le scruter directement, je l’avais surtout aperçu de loin, entr’aperçu de dos, rarement de face. Je me souviens juste qu’il avait les yeux clairs, je me souviens d’un regard bleu clair éclairant. Les hommes aux yeux clairs me mettent mal à l’aise. En général. Ils regardent bizarrement, avec leurs yeux de serpent ils vous transpercent au point que vous ne savez plus très bien qui vous êtes.

Je devais savoir, le revoir, détailler ses traits avec une attention plus vive, mais je devais résister encore un peu, tenir le cap, il était hors de question que je tombe aussi vite dans le panneau, pas si tôt.

Et puis lui écrire pour lui dire quoi ? Qu’il était un tout petit peu envahissant ? Que son attitude était légèrement déplacée ? Que son petit jeu m’excitait ? Que j’avais adoré trouver cette enveloppe sur mon scooter ? Qu’il aurait aussi pu passer par la rubrique « messages privés de Libé », que cela aurait été autrement romanesque ? Que j’aurais été d’autant plus flattée, amusée ? Elle me fascine tellement cette rubrique. Je ne crois pas mentir en disant que c’est la première page que je cherche dès que j’ai un Libé entre les mains. Je ne peux pas expliquer pourquoi : jamais je ne prends le métro, je ne flâne pas à la terrasse des cafés non plus, alors franchement qui serait suceptible d'avoir un message à me faire parvenir ? Certes je prends le train, certes.

Je pourrais lui demander qui il est, je pourrais lui demander ce qu’il fait dans ce train chaque lundi matin, je pourrais l’interroger sur ses lectures, sur ce Système, qu’en avait-il pensé au fond ? Je pourrais lui demander quel est son passage préféré, sa phrase préférée même, et m’apercevoir que comme lui j'aime la page 28, la 188, la 213 et la 234 aussi. Son rapport à ce lien qui nous unissait, un texte, m’intriguait réellement. J’avais été emportée, agacée, j’avais admiré cette femme, sa liberté, son courage, j’avais été absorbée par cette histoire, par cet édifice construit avec une si grande maîtrise. J’ai donc décidé de commencer par creuser dans cette direction, de tirer sur le fil du Système pour mieux comprendre dans quelle aventure je me retrouvais à mon tour impliquée. Je décidai de faire des recherches sur ce texte, sur son auteur, et de me laisser porter par les événements.

Après de multiples tergiversations, j’ai aussi décidé de ne pas lui répondre, pas encore, je préférais attendre le lundi suivant, juste pour avoir le plaisir de le croiser encore et de lui sourire cette fois. Je serai peut-être même capable d’aller lui parler, de marcher vers lui et de prononcer quelques mots inaudibles, émue.

En apparence légère et détachée, surexcitée malgré le parpaing imaginaire qui me remplissait l’estomac, je suis entrée dans la gare. A peine les grandes portes passées, mes yeux, scannant l’espace dans sa totalité, n’ont repéré aucune trace de la silhouette recherchée. L’angoisse montait, un pressentiment m’envahissait la tête et les entrailles. Personne du côté de la presse, personne posté en bout de quai guettant sa proie, personne à droite, personne à gauche ni tout au fond. Je paniquais presque, j’hésitais à monter dans le train, à attendre encore, à mon tour. Le dernier moment est arrivé, il m’a fallu prendre place dans la voiture 18 sans quoi le train serait parti sans moi. Le bon déroulement de ma journée aurait alors été compromis. Il était déjà sérieusement endommagé.

 

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Published by vaporiserunemouche
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Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

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