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18 janvier 2012 3 18 /01 /janvier /2012 18:22

kuspit3-6-07-25.jpgEn attendant le jour du colloque je gambergeais. Bien que je sois presque certaine de mes conclusions, des rafales de doutes me bousculaient et me laissaient dans un état assez désagréable. Les coïncidences et les évidences pouvaient être trompeuses, et il était tout à fait possible que je m’époumone sur une piste très longue et très fausse.

Je désirais tant le croiser à nouveau qu’il était probable que des interprétations mal intentionnées se soient introduites dans mon crâne à mon insu, profitant de ces instants de flottement que je ne parvenais plus à maîtriser. Jour après jour, pourtant, mon intuition était grandissante, mais malgré l’ampleur de mes certitudes je ne pouvais empêcher les craintes de m'égratigner. Tout concordait, mais quand même.

Si je me réjouissais de cette rencontre, ses conditions me terrifiaient. Je n’avais pas prévu d’en venir à un procédé aussi violent, je ne souhaitais pas que les choses se passent comme cela, pas avec lui. J’aurais aimé quelque chose de simple, de facile, de léger, d’agréable aussi. J’aurais aimé pouvoir apaiser nos échanges, les normaliser. En m’imposant de la sorte, je savais que le combat était perdu d’avance et pourtant je mettais tout en œuvre pour provoquer les hostilités.

Ces derniers mois je n’avais pensé qu’à P., où que je sois, quoi que je fasse, il se tenait là, immobile devant moi. Il errait comme un fantôme. « Obstinément, tu es là. » aurais-je pu dire moi aussi. (J’adore cette phrase chantée par Piaf et reprise par Diastème dans Une Scène).

Quand trop de questions restent sans réponses, la raison s’emballe, pas seulement le cœur. J’en ai passés des trajets en train le regard abandonné dans une campagne encore gelée ; pendant des heures je suis restée assise à ne rien faire, ou plutôt à ne faire qu’une seule chose, chercher des réponses et élaborer des stratégies détournées pour les obtenir.

Je me repassais le film en boucle, désespérée, à la recherche d’indices qui éventuellement m’auraient échappé. Depuis ce regard insistant un jour dans un train, depuis cette interpellation, cette main serrant mon bras, ces quelques mots balbutiés, jusqu’à ma fuite, jusqu’à ces mails échangées, ces jeux avortés, et ce refus de se recroiser ailleurs, dans d’autres circonstances, j’ai tout revécu.

Ces prises de recul, lancinantes et douloureuses, me permettaient d’avancer, comme des passages obligés, des étapes nécessaires à toute forme de progression. C’est ainsi que je me suis rendu compte que j’avais oublié l’essentiel : j’avais oublié que c’était moi qui avais obstinément refusé le contact. Je l’avais rejeté toujours, et m’étais enfuie très vite et à chaque fois. J’avais oublié que c’était lui le premier qui s’était lancé, qui m’avait touchée, qui avait essayé de me parler, en vain. J’avais oublié tout cela. C’était sans doute plus facile pour moi de faire abstraction de sa bonne volonté, d’oublier qu’en tout premier lieu, il avait été courageux. J’avais oublié qu’il avait fait plusieurs premiers pas.

J’ai compris qu’il se vengeait, c’était plus clair maintenant. Toutes les fois où je lui ai proposé un café il a refusé, toutes les fois où je lui ai donné rendez-vous il n’est pas venu. Un temps pour tout, voilà ce qu’il devait se dire ; celui de la bienveillance était passé.

Avant d’apparaître devant lui, de sortir de nulle part, d’investir son territoire, j’ai préféré rester prudente et tenter une ultime fois de planifier une rencontre, le passage en force et par surprise étant risqué et assez peu satisfaisant.

Je lui ai donc écrit un drôle de message, j’ai inventé le texte directement en tapant, une idée saugrenue venue spontanément de je ne sais où, mais qui avait un but précis : lui mettre la puce à l’oreille. Je me disais qu’il comprendrait, qu’il s’affolerait et accéderait à ma demande, par prudence. En lui mettant la pression, je voulais qu’il accepte enfin une rencontre en terrain neutre : si je débarquais à ce colloque, la violence de ma présence soudaine décuplerait l’impression d’intrusion. Sa réaction me faisait peur, j’en avais bien notion et essayais de la prévenir.

Je lui ai donc expliqué que je me lançais dans un nouveau projet d’écriture, que j’avais commencé des recherches pour un nouveau roman, et pas un livre pour les enfants, pas cette fois : le personnage principal était un universitaire qui travaillait sur la médiatisation des écrivains. Je lui disais que j’aimerais beaucoup évoquer ces questions avec lui. Rien de plus ; l’air de rien je vaporisais juste un peu d’huile sur les braises.

Le mail se terminait ainsi :

Je vous propose que nous nous retrouvions jeudi prochain à 17h à la terrasse du Mansart pour discuter plus longuement de ces questions.

En refermant la fenêtre de Mail, je me suis dit que l’idée n’était pas mauvaise. Que c'était même une bonne idée et qu'elle me plaisait. Alors j’ai ouvert un nouveau document Word, Fichier, Enregistrer sous, dans Ecriture, Nouveau dossier, Romans, Créer, P. comme Paul Enregistrer. Et j'ai commencé à taper.

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Published by vaporiserunemouche
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Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

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