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5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 23:55

images-1.jpegJe voyage beaucoup en train, croise de nombreux voyageurs, supporte des voisins.

Un voisin dans un train, il ne faut pas se leurrer, ce n’est qu’une intrusion dans un espace qu’on aimerait pouvoir protéger. Entre ceux qui font tout pour vous frôler malencontreusement, ceux qui vous effleurent plus subtilement, ceux qui vous ignorent avec tellement d’aplomb qu’ils réussissent à vous faire croire que vous n’existez pas, le profil du voisin ordinaire est varié, et inconstant.

Mais toujours oppressant.

Dans le train, souvent je regarde des films, souvent j’écris, parfois je lis.

Quand quelqu’un s’assoit à côté de moi, la seule activité sereinement envisageable reste la lecture. Lorsque je commence à regarder un film, le pouvoir d’attraction de l’image fait que, quelle qu’elle soit, elle attire le regard du voisin. Il n’existe rien de plus agaçant que cet œil extérieur oppressant qui domine le film et paralyse l’interprétation.

Si vous écrivez alors c’est encore pire. L’écriture est une activité solitaire et toute intrusion dans cette bulle d’intimité provoque un arrêt net de toute envie d’aligner ne serait-ce que quelques mots.

Alors je lis. Personne ne s’est encore permis de poser un regard sur un texte que j’étais en train d’ingurgiter, jalousement, secrètement.

Pourtant aujourd’hui, j’ai vécu une expérience bien pire, une mésaventure hors du commun qui vient contredire en partie la démonstration précédente.
Non, la lecture n’est pas nécessairement une protection face au monde extérieur.

Ce soir je voulais terminer le dernier livre d’Eric Reinhardt, Le Système Victoria. Dans les trains, je ne fais jamais vraiment attention aux personnes qui m’entourent, absorbée par la musique que j’écoute, les journaux que je compulse et mon ordinateur, fidèle passe-temps.

 Je dirais même que les autres je ne les vois pas. A moins que je ne choisisse de les observer vraiment, ce que je fais parfois mais il s’agit alors d’une activité à part entière.

Bref, je lisais depuis un moment lorsque j’ai senti un regard insistant posé sur moi. On m’observait je le sentais. J’ai fini par lever la tête, agacée par ces yeux qui me tiraient hors de l’histoire.

Un peu plus loin dans le wagon il y avait effectivement quelqu’un qui me fixait. C’était un homme, d’une quarantaine d’années environ, à première vue élégant. J’ai très rapidement détourné la tête, essayant avec difficulté de me replonger dans les vies de Victoria et David.

Je ne supporte pas qu’on me fixe de cette manière, avec insistance, cela m’insupporte et surtout me met profondément mal à l’aise. Je pars toujours du principe qu’il s’agit encore d’un cinglé qui va finir par venir me déranger. Ou alors un homme maladroit qui va venir m’aborder lourdement.

Mais aujourd’hui, lorsque j’ai relevé la tête une nouvelle fois, afin de vérifier si ce Monsieur regardait enfin ailleurs, j’ai croisé un regard particulier, bienveillant, expressif, et surtout intelligent.

Cet homme semblait chercher une complicité, au point qu’on aurait dit, de là où je me trouvais, qu’il me connaissait. Me reconnaissait. Il devait faire erreur, me confondre avec quelqu’un d’autre. Au même moment j’ai baissé les yeux et j’ai vu qu’un livre était posé sur ses genoux, l’homme était en train de le lire, le tenait à pleines mains. Quand il a vu mon regard s’attarder sur l’ouvrage, assez épais, d’un format qui m’était familier, il l’a relevé doucement et soudain j’ai vu comme dans un miroir. Sur la couverture bleue j’ai pu découvrir : Le Système Victoria. L’homme me dévisageait toujours, satisfait.

Cet effet miroir m’a horrifiée. Moi qui dressais les livres comme des barrières avec le monde extérieur, voilà qu’un homme partageait avec moi cette intimité tant protégée, voilà qu’un homme utilisait le livre pour pénétrer mes pensées. 

En lisant au même endroit, en même temps que moi, le même livre que moi, il se rapprochait indéniablement de moi.

J’ai repris ma lecture, lui non. Il a continué à me regarder, j’ai réussi à l’oublier, mais quand je relevais la tête en m’appliquant à ne pas croiser son regard, je sentais ses yeux, je savais que la ligne directrice n’avait pas changé, qu’elle les ramenait vers moi.

Puis j’ai cédé, je l’ai fixé à mon tour, me disant que j’allais ainsi le forcer à baisser, à détourner les yeux.

Mais l’homme élégant a maintenu mon regard, il a continué à me fixer sans gène. Son regard n’exprimait rien de bien clair, il ne me souriait pas non, il n’avait pas l’air méchant non, on aurait dit qu’il regardait une image, quelque chose d’inanimée, il ne semblait finalement pas rechercher le contact, lui non plus.

Je l’ai laissé là, en plan, perdu dans ses pensées, j’ai continué ma lecture.

Le train s’est arrêté. Je suis descendue, le plus vite possible, je n’avais aucune envie de converser.
Puis tout à coup, j’ai senti une main saisir mon bras, fermement. Je n’ai pas eu peur, je savais qui c’était.

Il était là, devant moi, s’est mis à parler. J’ai écouté.

- Excusez-moi. Madame. Vous allez certainement me repousser. Mais je voulais vous dire. Et vous auriez raison. 

Il me récitait, appliqué, un passage du roman, ce roman que nous venions de lire ensemble séparément.

J’ai souri.

Et je suis repartie, encore plus vite sans doute. Je ne sais pas, je ne sais plus.
La vie n’est pas un roman.

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Published by vaporiserunemouche
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Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

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