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11 février 2013 1 11 /02 /février /2013 17:59

354731.jpgQuand Rose est rentrée chez elle après le colloque, elle n’est pas allée consulter sa boîte mail. Elle a décidé de se détendre, de prendre du recul, de prendre le temps, enfin, pour réfléchir. Elle voulait tout arrêter. Ou du moins arrêter de foncer tête baissée.

L’eau coulait dans la baignoire, le chauffage soufflait, la chaleur l’enveloppait. Le niveau auquel l’eau chaude recouvrirait son corps dans sa totalité était bientôt atteint.

Elle posa un roman entamé sur une tablette, afin qu’il soit à l’abri de l’eau tout en restant accessible. Poser son livre là était de l’ordre du réflexe puisqu’à chaque fois qu’elle prenait un bain, elle aimait avoir la possibilité d’y lire quelques pages, jamais beaucoup plus car très vite la peau se fripait. Et comme depuis l’enfance Rose ne supportait pas la sensation de sa peau ratatinée et rugueuse, elle sortait toujours de l’eau avant d’en arriver là.

Quand elle plongea le premier pied dans l’eau, elle se brûla. Non pas parce que l’eau était trop chaude, mais parce que son pied était trop froid. Pour rentrer de la rue Serpente elle avait du marcher dans la nuit glacée, avec des chaussures inappropriées aux conditions climatiques.

Elle portait des chaussures à talons assez hauts, assez peu confortables mais très élégantes. Elle les avait choisi avec minutie, cela avait pris du temps, elle avait longuement hésité. L’enjeu était important, elle allait enfin revoir l’homme élégant, elle voulait être à sa hauteur.

Elle était contente d’être rentrée, d’avoir enfin pu ôter ses souliers, d’avoir enfin pu libérer ses pieds endoloris, anesthésiés par le froid.

Dans son bain ce soir là elle ne lisait pas, elle réfléchissait. Elle repensait à cette journée, elle revivait les différentes scènes qui s’étaient succédées, étapes de retrouvailles provoquées. Elle l’avait vu évoluer en société, au milieu des autres, et aussi étonnant que cela puisse paraître il l’avait déçu. Le voir se pavaner de la sorte au milieu des uns et des autres l’avait même agacée. Elles se disaient que les gens devaient forcément percevoir Paul comme un grand séducteur, un espèce de Don Juan. Les femmes devaient penser qu’il multipliait les conquêtes.

 

Rose pense que c’est faux, qu’il erre dans la sphère du ludique mais n’en sort pas.

Rose pense qu’il aime plaire, qu’il en a besoin, que cela le rassure. Elle pense qu’il aime constater l’effet qu’il fait aux femmes, en profiter. Elle pense qu’il ne fait que s’amuser avec les mots, provoquer du regard, mais qu’il ne va jamais plus loin.

Elles (les autres) sont dupes, Rose est clairvoyante ; elles sont aveugles, Rose n’est pas naïve. Séduire, plaire, mener le jeu, c’est avoir du pouvoir. Celui qui sait se faire admirer, celui qui manipule les cœurs, qui focalise les regards, non seulement jubile, mais aussi dirige. Et quand Paul entre en action, dans son élément, quand Rose le regarde se mouvoir sur son terrain, elle comprend beaucoup de choses.

C’est comme une mise au point qui se fait, automatique.

 

C’est évident, jamais il ne franchira la ligne qu’il a lui même tracée. S’il la fait bien penser à cet homme, David, le héros du Système Victoria, il lui paraît plus frileux, comme si le courage lui manquait. Jamais il n’aura l’audace de transgresser les règles et les convenances pour de vrai. Si très souvent sans doute il aimerait être David, jamais il ne l’égalera. Tout comme Rose aimerait parfois se comporter comme Victoria, en sachant très bien que jamais cela ne se fera, que jamais elle n’assouvira ses pulsions à tout va.

Au fond Rose et Paul se comportent de la même façon, c’est pour cela que le manège de l’un n’a pas pleinement fonctionné sur l’autre, mais c’est aussi pour cela que le jeu qu’il a mis en place les a amusés.

Mais quelque chose a échappé à Paul : Rose connaissait les règles mieux que lui, qui ne s’est pas rendu compte qu’ils avançaient côte à côte, d’égal à égal.

 

Rose sera présente au rendez-vous, elle ira au Mansart la semaine prochaine, bien décidée à interroger Paul, à lui demander qui il cherche à duper en étant ainsi déguisé.

 

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Published by vaporiserunemouche
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Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

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