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12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 12:10
fb-bras.jpgVéritable tour de contrôle, son ordinateur lui offre une vue passionnante sur les activités, les échanges, ou les humeurs de chacun de ses amis, mais aussi des autres. De proche en proche, elle sautille sur le flot des commentaires, et engloutit des tranches de vie. 
Ces commentaires qu'elle lit ici et là sont improbables, surréalistes, mais toujours évocateurs.
Du sourire au rire, elle se balade.
Certains défendent leurs amis cœur et âme, d’autres, indécents, se mettent en scène : sur la page d’un chanteur, elle a croisé une jeune femme particulièrement ridicule qui a posté une petite vidéo sur laquelle elle se met en scène. Une tasse à la main, elle effectue un déplacement devant sa webcam, puis s’arrête en fixant la caméra ; elle sourit. En bande-son passe une chanson du chanteur, et en décor de fond, sa cuisine. 
Du pathétique à l’hilarant, Alice hésite. 
Des commentaires, encore des commentaires. Toujours plus fous, toujours plus cons aussi. 
Le monde est con, Facebook en est la preuve.
Les gens sont drôles aussi parfois, certains en sont l’illustration. Instants de liberté pris sur le vif, bulle protectrice, Facebook donne à voir l’horizon, illimité.
Plusieurs fois par jour, elle relève ces casiers à messages, elle sort de l’eau les filets à commentaires. Des nouveautés apparaissent sans arrêt, ça l’occupe. Tandis que le temps file, dévorée par tant de curiosité, elle reste suspendue à ces milliers de vies. Un vivier de marionnettes, qu'elle ne contrôle pas mais dont elle peut parfois actionner les ficelles, s’agite devant elle.
Elle les surveille, elle les espionne ; pas tous avec la même rigueur. 
Alice ne rate rien. Elle rode, en sous-marin, elle a l’impression d’avoir enfreint le règlement, de parcourir une zone interdite. Théoriquement, elle n'a rien à faire là, ces gens elle ne les connait pas. Si elle est indiscrète, ceux qui écrivent sans scrupule sur le mur de leurs amis le sont tout autant. 
Sur son ordinateur, elle a créé des dossiers dans lesquels elle stocke la vie des autres. Elle capture instinctivement des fragments de ces portraits numériques ; elle statuera plus tard sur leur sort. Elle archive les messages, les statuts, elle les organise, les classe. 
Sa démarche est toujours la même, il s’agit de saisir des instants de vie, puis de les conserver, à la manière d’un collectionneur. Elle n’a pas d’arrière-pensée, c’est simplement étourdissant de traquer ces bribes de vie privée, puis de les enfermer et de les garder à disposition indéfiniment. Elle peut les consulter comme on consulte des archives au moment d’écrire l’histoire. Elle peut aussi réécrire l’histoire en changeant des noms, en inversant des dates, en inventant des lieux. Voyager parmi les âmes qui errent sur Facebook. 
Elle conserve des milliers de photos. Elles sont toutes là, en vrac, mélangées, éparpillées. Qu’il est agréable de vagabonder dans cette marée humaine : des visages, des figures, des figurants à effacer
Puis vient le temps du classement. 
Un groupe de gens connus croustillent quand on les croque : les meilleurs d’entre tous sont là, dans des situations pittoresques. 
Les anonymes se bousculent ; ils ont été triés, certains ont été effacés, d’autres conservés pour leur originalité, leur charme, leur mocheté aussi bien sûr.
Depuis longtemps elle rêve de photographier les gens qu'elle croise ; il faudrait avoir le courage de les arrêter, qu’ils se laissent faire, qu'elle réussisse à les convaincre que sa démarche est artistique et qu'elle n'est pas une désaxée qui collectionne les gens, ce qui risquerait de les effrayer. Elle en prendrait des beaux, des moches, des très moches, des bizarres. Ce serait chouette.
Elle a également archivé quelques paysages, endroits méconnus qui lui permettent de situer l’action quand elle s’amuse avec ses personnages. Car c’est bien d’un jeu qu’il s’agit, un jeu d’enfant ou de détraquée.
Jeu d’enfant car ces petits personnages à l’aide desquelles elle réenchante son monde ne sont pas sans évoquer Legos et Playmobils.
Jeu de fou aussi car quand on est sain d’esprit, on sait qu’on ne peut ni s’approprier la vie des autres ni jouer avec.

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Published by vaporiserunemouche
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Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

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