Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 janvier 2012 1 09 /01 /janvier /2012 16:31

piscine.jpgLes vapeurs de chlore ne m’embrument pas l’esprit elles m’aident à éclaircir mes idées, mes pensées les plus complexes. Le bleu du bassin, du ciel, le blanc du sol, des murs, l’espace vide et clinique renforcent ma capacité de concentration.

Il y a aussi le silence, un silence imparfait mais d’une rare intensité. A peine ai-je enfilé mes bouchons d’oreille que tout s’arrête. Le silence cotonneux provoqué par les morceaux de silicone ne se laisse perturber que par le bruit de mon cœur qui bat, il me coupe des autres et fait barrière avec la réalité restée au vestiaire.

Quand je traverse la ville au rythme de la musique que mon casque achemine à mes oreilles, j’ai l’impression de traverser un film, la bande-son participant à cette réinvention perpétuelle de l’expérience la plus insignifiante. Quand je plonge dans l’eau claire avec des bouchons d’oreille, j’ai l’impression de partir ailleurs, de déconnecter du réel. Ce dispositif m’aide ensuite à penser mieux, à reconnecter les données disparates en quelque sorte.

C’est à la dixième longueur que tout s’est éclairci, que j’ai remis de l’ordre dans mon esprit : P. était chercheur en littérature contemporaine, j’en avais l’intime conviction, et grâce à cette intuition si forte, je savais que j’allais réussir à découvrir son identité, voire à le localiser.

Sur cet homme qui avançait dans l’obscurité, qui avait toujours refusé que nous nous retrouvions sous la lampe d’un café pour faire connaissance et discuter, le piège allait se refermer. Les règles du jeu n’étaient pas fixes, elles n’avaient pas été définies au départ, il n’y avait pas de raison que lui seul ait la possibilité de les aménager : je fixerai moi aussi des points de contrôle, à l’avenir.

En repensant à tous ces appels à communication sur des auteurs, sur des mouvements littéraires, en réfléchissant à tous ces colloques, et plus particulièrement à celui sur la langue d'Éric Chevillard remarquablement sous-titré « le grand déménagement du monde », ou à celui sur « la reconnaissance de l’écrivain à l’épreuve de la célébrité », j’ai eu la certitude que c’était dans cette direction que je devais continuer à chercher.

A la fin de la vingtième longueur, je n’ai pas résisté, je me suis extraite du bassin avec une célérité toute particulière, me suis à peine douchée, à peine séchée, à peine habillée, à peine coiffée, et je suis rentrée chez moi, dans la précipitation que provoquait ce regain de lucidité quant à la planque de P.

J’ai recommencé à arpenter la toile, sautillant de colloques en conférences, de séminaires en cours magistraux. Je croisais quelques problématiques en lien avec des auteurs actuels, j’essayais de recouper avec ceux qui me semblaient le plus digne d’intérêt, ceux dont l’écriture pouvait rivaliser avec celle d’Eric Reinhardt, mais ils étaient rares et peu étudiés finalement.

Tout à coup, une décharge électrique. Je venais de découvrir, fébrile, que dans quelques jours aurait lieu un colloque intitulé « De l’écriture testamentaire à l’écriture programmatique : pour une analyse des dispositifs d’écriture ». Parmi les communications annoncées, une seule m’a stoppée nette dans ma course effrénée ; à la quatrième ligne, j’ai lu :

« Retour sur Cendrillon : analyse du dispositif narratif élaboré par Eric Reinhardt. Quand l’autofiction échappe à elle-même pour se poursuivre dans la fiction. » Paul Compagny, maître de conférences en littérature française à l’Université Paris-Sorbonne

Le colloque avait lieu à la Maison de la recherche, rue Serpente. Une évidence : dans quelques jours, je serai rue Serpente.

Hésitante encore, perdue et excitée, regrettant d’être là et fière de m’être forcée, je pénétrerai dans la pièce où aurait lieu la conférence. Je considèrerai l’amphithéâtre avec circonspection, je chercherai un endroit où je pourrai m’installer et devenir transparente. Me fondre dans le décor, ne pas me faire remarquer, disparaître. Je constaterai qu’aucun visage ne m’est familier, normal, ce milieu n’est pas le mien, ces gens ne sont pas mes semblables. Leur intellect se masturbe en pensant aux gens comme moi ; ils nous dissèquent, leurs analyses fantasment nos pratiques, ils me font peur. Mais ils m’intriguent et me fascinent.

Cette immersion, au-delà du désir profond de revoir P. ou de voir ce Paul, m’absorbera. Je réussirai à me convaincre que je suis là « pour raisons professionnelles ».

Cet alibi me rassurera.

Partager cet article

Repost 0
Published by vaporiserunemouche
commenter cet article

commentaires

Françoise Cahen 11/01/2012 18:57

Bravo pour cet épisode, j'aime beaucoup la description des sensations procurées par la piscine, la brusque illumination, et je me suis tout à fait retrouvée dans les sentiments décrits quand Rose
se projette dans l'idée d'assister à ce colloque. J'ai connu ça moi-même et je n'aurais pas pu le décrire mieux... C'est parfait... Mais bon, vous ne m'ôterez pas de l'idée que tout ça n'est écrit
que par rapport à Eric Reinhardt lui-même, dans le fond... En tout cas, continuez, c'est super! Je suis juste un peu restée sur ma faim (si je puis me permettre) quand la correspondance avec P. est
évoquée de façon un peu trop sommaire à mon goût, dans l'épisode précédent, on comprend mal comment les relations ont pu dégénérer et de quelle manière, quel a été son degré de vulgarité au
juste... La violence des échanges est évoquée, mais comme elle n'est pas illustrée, j'ai trouvé personnellement que c'était un peu dur à imaginer. J'espère que vous ne m'en voudrez pas de vous
donner ce point de vue, car je trouve avant tout ce récit vraiment très bien raconté, étrange, intriguant... Cordialement!

vaporiserunemouche 12/01/2012 13:03



Merci beaucoup. Concernant les remarques que vous faites, je suis tout à fait d'accord avec vous. Mais vous soulevez là les limites même de l'exercice proposé sur ce blog: c'est un
feuilleton, les épisodes doivent rentrer dans un cadre (une idée, une page); il n'y a pas la place de développer certaines choses, cela fait partie des règles du jeu, il faut l'accepter. Une
version longue prend forme ailleurs, peut-être la lirez-vous plus tard, si un jour elle est publiée.


Quant au personnage masculin, je vous assure que vous faites erreur, il n'a rien à voir avec Eric. Le Système Victoria constitue le point de départ; ensuite les sources d'inspirations sont
nombreuses et protéiformes, et cela reste une fiction. Bien à vous.



Laetitia 10/01/2012 13:20

Quel suspens ! Vous m'avez rendue accro.

Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

Archives