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28 février 2012 2 28 /02 /février /2012 19:30

magritte.jpgJe l’ai attendu au Mansart, longtemps. Il n’avait pas répondu pourtant je l’attendais.

Prévisible il n’est pas venu, tout autant prévisible je l'ai guetté longtemps, sans y croire.

Avait-il compris ? Je ne savais pas. Ce que je savais c’est qu’il n’était pas raisonnable de rester là, mais qu’en avais-je à faire, à ce moment-là, de la raison ? Comme les rayons de soleil trop vifs, ceux qui brûlent la peau, Paul m’asséchait et me faisait vieillir prématurément.

Il faisait froid, et assise dehors les radiateurs me grillaient le haut du crâne. La chaleur restait concentrée au niveau de ma tête, l’ébullition approchait et mes pieds gelaient en silence. Un certain temps et deux cafés plus tard, mes mains engourdies refusaient de saisir les bonnes pièces dans mon porte-monnaie. Je devais payer, laisser quelque chose sur la table, avant de m’enfuir. Une fuite que je me plaisais à imaginer depuis une heure, que je percevais comme une libération.

La peur, l’angoisse, la peur qu’il arrive finalement, peur de lui en fait, un petit peu.

Se lever et enfin quitter cet endroit froid et triste.

Demain à la même heure je serai face à lui, il ne pourra pas se soustraire à mon regard, pas aussi facilement. Durant un long moment je me suis projetée à cet instant avec une délicieuse envie, les sensations se multipliaient mais toujours la crainte reprenait le dessus.

J’avais isolé chez cet homme plusieurs symptômes aboutissant à un diagnostic personnel qui m’interpellait : peut-être avais-je vraiment affaire à un malade, à quelqu’un qui présentait de réels troubles de l’identité. En effet le cas semblait lourd, plusieurs identités se substituaient à la sienne, alternativement.

Au premier niveau, il se prenait pour son objet d’étude : un effort certain, du moins dans l’apparence, pour ressembler à l’auteur était évident. Même genre de foulard, même chevalière, mêmes lunettes, même casque audio dépassant d’un sac - ce jour-là, alors que le casque était presque hors-champ, j’ai eu l’impression qu’il remplissait l’image -, même allure, mêmes postures.

Les nombreuses fois où Paul était apparu à l’écran, un simulacre d’Eric Reinhardt parasitait la silhouette en mouvements. En filigrane, par petites touches, l’autre apparaissait. Paul mimait, se muait, là sous mes yeux ; étais-je la seule à m’en rendre compte ? Les autres s’en apercevaient-ils aussi? Avaient-ils ce souci du détail, ce goût prononcé pour l’observation qui faisait que ces similitudes me sautaient aux yeux ?

Car si vous enleviez tous ces apparats, Paul et Eric ne se ressemblaient absolument pas. C’était comme si Paul avait endossé un déguisement, comme s’il cherchait à être l’autre, à éprouver les mêmes sensations, à avoir les mêmes préoccupations. Tout avait été savamment étudié, puis copié, puis collé : s’approprier des accessoires, incorporer des poses, en attendant que le rôle lui colle enfin à la peau.

Cette découverte me mettait très mal à l’aise. Cette ambiguïté était malsaine.

S’ajoutait à cela la confusion qu’il semblait entretenir avec l’auteur et son personnage : à plusieurs reprises, j’avais eu l’impression que Paul entretenait un profond rapport d’admiration avec le personnage principal du Système Victoria. Il aurait sans doute aimé vivre comme David, s’approprier le rôle de David, mais il était trop peureux pour cela. 

En croisant ces deux dimensions, en recoupant le réel et la fiction, le vertige me reprenait.

Là encore j’aurais dû m’éloigner, me détacher, l’oublier, mais là encore je piétinais la raison, en proie à une envie viscérale de comprendre les désirs et motivations profondes qui animaient cet homme.

Si ces constatations m’invitaient naturellement à me méfier plus encore de Paul, elles me plongeaient aussi dans un état de fascination pour cette personnalité trouble et obscure. J’aurais dû hésiter à me rendre à ce colloque, m’appliquer à m’en éloigner, mais il n’y avait pas de place pour l’hésitation. Aucun espace.

Et puis mon roman avançait, les recherches que j’avais été contrainte de faire pour résoudre l’énigme identitaire posée par la personnalité de Paul avaient considérablement profité à cette fiction. Mon héros avait beau être un universitaire, il restait très éloigné de la figure fantasque à laquelle j’étais confrontée dans le réel. Je m’appliquais à faire une disjonction très forte entre réalité et fiction, et cette histoire qui prenait forme à côté de l’histoire originelle me permettait sans doute de tenir le coup et de supporter la violence de ce que je vivais au quotidien.

La quête obstinée du début m’avait épuisée, répondre à la simple question « qui est cet homme?» m’avait terrassée, au sens le plus imagé du terme. Ce qui me liait maintenant à Paul était d’une complexité inouïe ; une complexité qui me donnait le tournis.

La profondeur du gouffre était effrayante et le vertige m’attirait.

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Published by vaporiserunemouche
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Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

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