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16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 18:48

9782070755530.jpgJe relisais les mails échangés. Parmi ceux de P., il y en avait un qui était particulièrement long.

J’ai relu plusieurs fois le seul long message que P. m’ait envoyé.

Il s’y exprimait doctement et, avec une arrogance presque insupportable, se livrait à un compte-rendu critique du Système Victoria. Le style était fluide, les termes employés précis, la structure de l’argumentation irréprochable.

Malgré la richesse du propos, il ne s’ouvrait absolument pas sur le plan personnel. En y repensant, j’ai trouvé que sa posture, extérieure, mais aussi passionnée, avait tout de celle d’un spécialiste.

J’y voyais plus clair : P. se posait en expert, son domaine de prédilection semblait être la littérature contemporaine, c’est dans une direction plus précise qu’il fallait que j’oriente mes recherches. J’isolais alors des possibilités : la probabilité la plus forte était que P. soit critique littéraire, quelque chose comme ça. Certes j’avais du mal à faire le lien entre sa présence dans le train chaque lundi et une telle activité professionnelle, mais compte tenu de la qualité littéraire du message que j’avais reçu, je savais d’ors et déjà que cet homme entretenait un lien fort avec l’écrit.

J’ai alors commencé à quadriller la toile : avec comme mots clés Système Victoria + Reinhardt, j’entrepris de vérifier les signatures des papiers que je pouvais trouver. Il y en avait une quantité considérable : impression de chercher une plume en or de quelques millimètres sur une plage landaise de plusieurs kilomètres. D’où une impression de découragement intense dès le début.

J’ai vite constaté que les Paul, Philippe, Pierre et autres Patrick emplissaient les colonnes des journaux : cette initiale ne me conduirait pas en territoire recherché si je ne réussissais pas lui associer d’autres indices.

Au milieu de cette abondance de liens renvoyant tous à des articles de presse ventant les mérites de l’auteur, les qualités incontestables de l’ouvrage, ou à des blogs amateurs vitrines de discours allant du plus charmant au plus virulent, un site différent des autres se distinguait : Fabula.org ressortait car un des articles postés comportait le nom « Reinhardt ».

J’ai cliqué sur le lien pour atterrir sur la page du site concerné, il renvoyait à l’article suivant :

En marge de L'Insignifiance tragique : Qu'est-ce qu'une tragédie attique ? de Wilamowitz. Propositions pour une relecture.

J’ai commencé à lire :

Par une heureuse coïncidence éditoriale, la parution du livre de F. Dupont est exactement contemporaine de la publication de la première traduction française d'un " classique " de la philologie allemande, vieux de près de 120 ans (délai de rigueur) :

Ulrich Von Wilamowitz-Moellendorf, Qu'est-ce qu'une tragédie attique ? Introduction à la tragédie grecque, [1889] ; trad. fr. par A. Hasnaoui : Paris, Les Belles Lettres, 2001. 155 p. (155 FF, 17,33 Eu)

L'ouvrage est à lire historiquement comme la première réponse apportée par un philologue aux thèses de Nietzsche. On ne discutera pas ici la valeur de cette réponse, en déléguant aux vrais spécialistes l'examen détaillé de la démonstration de Wilamowitz (1).

Le (1) renvoyait à la note de bas de page suivante :

(1) Examen esquissé par A. Hasnoui, dans les commentaires qui précèdent sa traduction, où elle inscrit utilement la démarche de Wilamowitz en regard des thèses postérieures de K. Reinhardt (Eschyle. Euripide, trad. fr. p. E. Martineau, Paris, 1972).

C’était donc ce « K. Reinhardt » qui m’avait laissé croire un instant à une découverte fondamentale, un faux Reinhardt en somme, qui tentait de me duper. Déçue et découragée, je n’ai même pas cherché à en savoir davantage sur la tragédie attique : j’aurais pu en profiter pour lire l’article en entier, m’intéresser, me réjouir de cette opportunité. Non, j’ai laissé tomber, j’ai rapidement parcouru ce site, portail de la recherche en littérature, j’y ai vu des annonces de colloques, de conférences, et autres séminaires ou débats, d’innombrables comptes-rendus de lecture, et des listes de parutions. Ce site, pour qui s’intéresse à la littérature, est d’une richesse inouïe. Malheureusement ce n’était pas ma priorité du jour, j’ai alors claqué l’écran de mon ordinateur portable, trop brutalement, et me suis déshabillée.

Il était 15h46 et j’étais nue chez moi.

Une fois cet affreux maillot de bain gris baleine enfilé, celui auquel j’avais attribué la responsabilité des longueurs lancinantes et monotones, je me suis rhabillée.

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Published by vaporiserunemouche
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Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

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