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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 18:24

images-2.jpegC’est bien lui. Paul Compagny est l’homme du train. Information confirmée, vérifiée, encore et encore, sans doute plus que de raison.

J’ai cherché, j’ai trouvé : Google Images m’a proposé de nombreuses photos, seul en portrait, ou bien en groupe et en pieds. Google Vidéos m’a permis de l’entendre, de l’observer non plus figé et glacé, mais en mouvements, animé et convaincu. Quand il parlait seul de Proust, je regardais un extrait d’une conférence, quand il devisait sur Arte, c’est la question du progrès en art qu’il évoquait, Anselm Kieffer assis à ses côté. Une autre fois il discutait la notion de genre, rebondissait sur l’autofiction, se passionnait pour l’écriture de tel ou tel auteur, assis une chaise posée derrière un bureau installé sur une estrade, tout en bas d’un amphithéâtre bondé.

J’ai regardé toutes les photos, je ne crois pas qu'une seule ait eu l’insolence de m’échapper, j’ai regardé toutes les vidéos aussi : des captations de colloques, des interviews, des passages à la télévision, sur des chaines inconnues à des heures incongrues. La nuit et l’été, très certainement, pour plagier les philosophes qui parlent de ce qu’ils ne regardent pas.

Sur l’écran de mon ordinateur, j’ai observé cette petite figurine animée que je pouvais pointer du doigt, que je pouvais directement toucher. On est imbécile quand on fait abstraction du principe de réalité, quand on est obnubilé. Je posais mon doigt sur l’image, je contournais son corps, effleurait son visage.

Je devais même lui parler, à haute voix, oubliant qu’il refusait de m’entendre. J’avais plein d’anecdotes à lui raconter, un amoncellement de remontrances à lui faire, des interrogations à lui soumettre et des incompréhensions à éclaircir.

Depuis mon dernier mail, Paul reste discret, il garde le silence.

Le jour du rendez-vous au Mansart approche, je sais pertinemment qu’il ne viendra pas et pourtant j’attends avec impatience cette journée, désabusée à l’idée qu’il n’y ait rien à espérer.

Je n’ai pas fixé cette date par hasard, elle correspond à la veille du colloque, désireuse de ne pas le prendre par surprise, de lui laisser une chance de régler certains points plus sereinement, en terrain neutre.

Les convenances imposent la proposition d’une alternative avant d’utiliser la force, avant d’atteindre le point de non retour.

Ensuite, s’il ne se présente pas au rendez-vous, c'est le désir de vengeance qui me submergera. En me rendant à ce colloque il ne restera plus que la seule volonté d’inverser la machine, de rétablir une certaine équité. A mon tour je ferai intrusion dans sa vie comme il s’est permis de le faire dans la mienne. Pire, j’envahirai son espace professionnel, je le mettrai dans une situation désagréable en public.

Depuis l’instant où il a posé ses yeux sur moi le pouvoir est resté du côté de Paul, en sommeil ; lutter, résister, me prouver que j’étais capable de bousculer le schéma narratif de cette histoire, voilà ce j’attendais d’une telle entrevue.

Je me disculpais, me rassurais en essayant de me persuader que la vengeance n’était pas mon principal moteur, que la vengeance n’était qu’un dommage collatéral. Le combat intérieur prenait racine ailleurs, et au fond je ne souhaitais qu’une seule chose : le revoir, l’approcher, l’effleurer comme il l’avait fait si souvent dans cette gare, au milieu de ces courants d’air qui me faisaient tant de bien.

Maintenant je devais vérifier certaines choses, le tester, me tester, éprouver à nouveau sa présence à mes côtés. J’avais aussi besoin de savoir quelle vérité inavouable il tentait de dissimuler et pour cela il n’y avait qu’une seule solution, l’approcher de plus près, discuter vraiment, sonder son regard.

En regardant photos et vidéos, j’avais déjà remarqué certains détails particuliers. Dès les premières images, quelque chose me troublait mais j’ai longtemps été incapable de dire quoi.

J’avais l’impression de connaître Paul, de le reconnaître mais aussi de reconnaître quelqu’un d’autre, quelqu’un de familier ou de connu, un acteur sans doute. C'était juste une sensation diffuse, concrêtement j’étais incapable de mettre un nom précis sur ni cette silhouette ni sur ce visage confus.

Je le détaillai alors avec une rigueur tout particulière. Il portait souvent une écharpe, une écharpe fine aux couleurs discrètes et aux motifs harmonieux. Il portait toujours une chevalière à la main gauche, il portait des lunettes parfois, des lunettes de la même marque que mon presse-agrumes, des jeans bruts, des vestes sombres sur des chemises gris clair, beaucoup de chemises gris clair, assorties à une barbe gris clair elle aussi.

Soudain j’ai tout compris et j’ai pris peur. 

L’homme élégant n’était plus élégant du tout, il était fou surtout.

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Published by vaporiserunemouche
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Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

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