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25 janvier 2012 3 25 /01 /janvier /2012 17:52

vincent-bousserez2.jpgRegarder mes voisins vivre est un de mes passe-temps favoris, je les regarde se mouvoir, m’émouvoir, eux, les autres, ces inconnus. S’ils restent et resteront indéfiniment des inconnus - je ne connais ni leurs noms, ni leurs âges, ni leurs métiers - une familiarité est née : étage par étage, case après case, les habitudes se dessinent. Se donnant en spectacle, ils peuplent mes errements.

Dans les films, on aperçoit les ombres qui se dessinent derrière les rideaux ; mais la vie ce n’est pas du cinéma, mes voisins n’ont pas de rideaux, et je les distingue au-delà de leurs contours.

Je vois souvent cette grosse nana vulgaire qui se balade à poil. Je n’ai jamais ressenti le besoin de lui donner un prénom, la surnommant le plus naturellement du monde « la grosse ». Ses grosses fesses débordent de son string ; je dis ça l’air horrifié alors que je reconnais tout à fait que c’est compliqué de ne pas déborder d’un string… On lui pardonnera.

Mais quand même, le jour où elle s’est assise sur son balcon, pile en face de moi, les jambes écartées posées sur sa balustrade, et bien j’ai eu la nausée : je vous jure que je lui voyais le fondement, et un fondement à peine recouvert d’un string, c’est, comment dire, pas beau à voir ! Je suis certaine qu’elle vend son cul sur Internet : elle est tout le temps devant son écran, et tard le soir, elle se trémousse devant sa webcam, saucissonnée dans des kilomètres de dentelle. Je ne pense pas aller spécialement vite en besogne en déclarant qu’elle utilise son lard pour gagner sa vie. Je déteste les grosses, je déteste les strings, je déteste les grosses en string, je déteste les poufs, mais au moins, elle m’amuse.

Toutes ces personnes empilées les unes au-dessus des autres, qui ne se voient pas, ne savent rien les unes des autres, me fascinent. Je vis avec ces gens, ils animent mes soirées. J’ai passé un grand nombre d’heures à les regarder, et j’y ai pris goût, cela m’amuse et me détend ; me démoralise aussi.

Quand je scrute l’horizon par la fenêtre, je vois ces vies minuscules, entassées les unes sur les autres : un vieux monsieur lit un journal, une petite fille regarde un dessin animé, une grosse se dandine en sous-vêtement, une idiote se gave d’émissions imbéciles, un homme fait la vaisselle, une femme met du linge dans une machine à laver, un adolescent s’amuse devant un jeu vidéo et de grands éclairs bleus inondent sa chambre, illuminent sa fenêtre.

Je me dis que si ces vies minuscules commençaient à s’épier les unes les autres, ça prendrait une autre ampleur : le vieux monsieur se réjouirait en regardant la grosse à poil, la grosse à poil prendrait la peine de faire de l’œil à l’adolescent, l’adolescent, dans le meilleur des cas, ferait des grimaces à la petite fille.

Mais non, ils s’appliquent à ne pas se regarder, car ils connaissent les règles du jeu : c’est laid d’épier son voisin. Ils veulent être beaux, ils obéissent, respectent l’usage, restent bien sages dans leur case, sans jamais se préoccuper de ce qui se passe dans la case voisine.

Dans les villages, les voilages frémissent quand quelqu’un passe ; les vieilles femmes qui s’ennuient surveillent ce qui se passe sans en avoir l’air, mais bien souvent, leurs rideaux les trahissent.

 

Photo © Vincent Bousserez

 

 

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Published by vaporiserunemouche
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Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

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