Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
29 novembre 2011 2 29 /11 /novembre /2011 18:52

photo-copie-pola.jpgIl y a les gens qui écrivent les romans, les pièces de théâtre, qui font les disques, les films et bien d’autres choses encore, et puis il y a les autres, ceux qui lisent les livres, vont voir les pièces, regardent les films, écoutent les disques.

L’un n’empêche pas l’autre me direz-vous, certes, mais attendez.

Parmi ceux qui lisent il y a ceux qui espèrent et attendent l’opportunité de faire dédicacer leur exemplaire par l’auteur. Récupérer une signature, quelques mots qui rendront le livre plus précieux à leur yeux, le personnalisera, le rendra unique aussi. C’est sûrement logique d’avoir envie de cela, je ne sais pas, mais honnêtement je ne comprends pas.

J’ai toujours été très embarrassée par l’idée même de la dédicace ; j’y ai réfléchi souvent, en regardant les gens s’agglutiner puis défiler devant les écrivains présents au Salon du livre par exemple, j’ai essayé de saisir ce qui me répugnait le plus à l’idée de demander à quelqu’un d’écrire une ligne sur un objet auquel j’étais pourtant attaché.

Le principe de base est quand même étrange : au fond ne s’agit-il pas d’aller voir quelqu’un que vous ne connaissez pas, qui ne vous connaît pas davantage, et de lui extorquer sinon un mot doux au moins une marque de sympathie ? A partir de ce constat quelle valeur pouvez-vous accorder à ces quelques lignes écrites sous la contrainte ? Aussi sincère soit l’auteur, quelle profondeur peut bien avoir ce genre d’attention obligée ? Peut-être vous trouve-t-il sans intérêt et peu avenant, peut-être même vous trouve-t-il agaçant, repoussant, peut-être n’a-t-il pas envie d’être sympathique avec vous, pas du tout?

Mais il est là pour ça, alors il saisit son stylo, et il écrit, docile, « Pour les beaux yeux de Thérèse, avec toute mon amitié ». Et Thérèse, émue, est ensuite persuadée qu’elle a de beaux yeux et un nouvel ami.

Parfois il est même obligé d’écrire quelque chose pour quelqu’un qui n’est pas là, de rédiger une dédicace à partir d’un prénom et non plus d’un visage et diffuse alors un shoot de bienveillance à l’aveugle.

Et dans le pire des cas, l’absent se fichera éperdument et du livre, qu’il revendra, et de la dédicace, qu’il abandonnera. C’est ainsi que bien que n’ayant jamais sollicité la moindre marque d’attention, j’ai dans ma bibliothèque un ouvrage dédicacé. C’est un livre de Poche que j’ai acheté d’occasion chez Gibert (mon libraire préféré me pardonnera, je parle d’une époque où il n’existait pas), c’est un livre de Poche tout neuf, qui n’avait jamais été lu, n’avait jamais été ouvert, ou presque : il n’avait été ouvert qu’une seule fois, à la première page et par son auteur. A Fabienne… Tu parles, Fabienne elle s’en tape tellement profond qu’elle va jusqu’à revendre un Poche : elle a dû en tirer au moins 20 centimes de ce livre. Ou alors Fabienne est perfide et ce n’étaient pas les 20 centimes récupérés qui l’intéressaient, c’était juste de mettre une claque à l’auteur. Une manière pas très élégante de régler des comptes.

J’ai trouvé ça triste, je crois que ça m’a énervée, d’autant plus qu’il se trouve que l’auteur en question est une très bonne amie d’un ami à moi. Forcément quelqu’un de bien donc. (Quoiqu’en écrivant cela, je pense à quelques contre-exemples.)

Voilà aussi pourquoi je n’aime pas ça, les dédicaces, pour ces touches autrefois personnelles aujourd’hui abandonnées ici et là.

Et puis finalement, un jour on revoit ses principes ; une personne en particulier, une configuration, des circonstances, du champagne font qu’il devient quasi impossible d’y échapper à la fameuse dédicace, qu’elle s’impose, évidente.

Pour la toute première fois, j’ai donc tendu mon livre. Pour une très bonne raison et parce que j’estimais que cela avait du sens. Mais quand même. Quoi qu’il en soit, c’est gênant ; c’est réjouissant aussi, j’avoue.

Oui j’ai aimé lire ce paragraphe qui m’était personnellement adressé, oui j’ai été touchée par le contenu, par le ton, et oui je me suis réjouis du caractère définitif de la chose : j’aime l’idée d’une trace indélébile fixée sur mon livre.

Et puis je me suis ressaisie, vite, j’ai relativisé, replacé les choses dans leur contexte : une dédicace, c’est quelque chose qu’on demande à l’auteur et qu’il ne peut pas refuser. Peut-être qu’il n'avait pas envie de ça, de m’écrire quelque chose de gentil, comme ça, à ce moment là, et pourtant il devait composer, j’attendais.

C’est peut-être aussi ce manque de spontanéité que je n’aime pas : quand on demande une dédicace à quelqu’un, on quémande des miettes d’attention, un peu d'intérêt ; c’est mauvais. Mais il est rodé, des formules toutes prêtes il doit en avoir plein la tête: si on rassemblait toutes les dédicaces d’un auteur, sur un roman donné par exemple, on pourrait les isoler les formules types, les mots qui touchent, ceux qui plaisent le plus, illusions de gentillesse et d’affection.

Je me suis dit tout ça, très vite, et j’étais un peu triste.

Puis j'ai voulu y croire, et je me suis dit que j'avais tout faux, sur toute la ligne, que chaque mot était pesé, que je pouvais continuer à me réjouir, que j’avais le droit d’être touchée, flattée et d’en profiter.

Partager cet article

Repost 0
Published by vaporiserunemouche
commenter cet article

commentaires

Carine 11/05/2012 19:54

Il fait ça bien Nicolas, très personnalisé, très "ça vient du coeur"

Carine 11/05/2012 16:42

Mercredi, Nadine montrait toute émue la dédicace de Nicolas sur son nom pupitrisé, évoquait le fait qu'elle le laisserait à ses enfants, ses petits-enfants : ça fait 3 jours que je tiens avec ça,
je pense que je peux tenir encore quelques jours de plus

vaporiserunemouche 11/05/2012 17:25



J'adore... et quelle dédicace!!!



Carine 02/12/2011 22:52

J'ai repensé à votre article : j'ai vu cette semaine des artistes attendre que les gens s'arrêtent pour la séance dédicace qui était organisée... Une dédicace en 1 heure... Triste...

vaporiserunemouche 05/12/2011 00:39



Triste effectivement.



Carine 29/11/2011 20:07

Les dédicaces que j'ai ne me semblent pas être obtenues de façon automatique, ni forcées, ni génantes, au vue de la relation développée avec les intéressés, et des gens qui ont assisté à cette
rencontre, aussi brève soit elle.
Vous nous direz ce que ça fait d'être de l'autre côté quand on vous demandera une dédicace quand Rose romanera

vaporiserunemouche 30/11/2011 10:21



Vous avez sans doute raison. J'ai juste du mal à y croire. A cela s'ajoute le côté "groupie" que je n'ai pas abordé, mais qui m'effraie vraiment.


Quant à ma propre expérience, il m'est arrivé de dédicacer un type d'ouvrage bien particulier, mais ils s'agissaient de personnes proches et dans ces cas là, c'est très différent.


 



Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

Archives