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17 octobre 2011 1 17 /10 /octobre /2011 22:58

araignee-pola.jpgRose a roulé très vite ce soir là, aussi vite qu’elle était pressée, et elle n’a cessé de penser à cet homme, et elle n’a cessé de se demander ce qu’il fallait qu’elle fasse. Elle fonçait, voulait précipiter son arrivée, pour réfléchir dans un environnement plus serein, prendre le temps. Sans les barrières qu’elle avait méthodiquement disposées autour d’elle en vieillissant, elle se serait ruée sur son ordinateur ; dans une autre vie que la sienne, elle aurait cherché à savoir sur le champ, à visage découvert. Mais retenue, convenance et bienséance la rappelaient à l’ordre, alors elle hésitait.

Devait-elle se manifester? Ce soir, demain, dans un mois ? Fallait-il mieux se taire à jamais, ignorer l’envolée poétique de cet homme, la dimension ludique de sa proposition, la beauté de son geste ? Devait-elle, dans l’éventualité où elle décidait de communiquer avec l’inconnu du train, s’inventer un personnage fictif, se créer elle aussi une identité décalée, s’insérer dans un dispositif romanesque existant? Allait-elle se créer une adresse mail farfelue pour rester dans l’anonymat comme il avait décidé de le faire ? Allait-elle l’appeler David, le convaincre qu’elle se prénommait Victoria ?

Ailleurs, déconcentrée par cette adresse mail systeme.victoria@free.fr qui parasitait ses pensées, elle aurait pu se tuer. Préoccupée, Rose dépensait une énergie folle pour essayer de focaliser son attention sur les dangers du scooter, mais elle avait beau se battre pour se concentrer sur la route, sur la circulation, sur sa conduite, il n’y avait rien à faire, tout la ramenait à cette adresse mail et aux horizons nouveaux et excitants qu’elle ouvrait, et qui au fond l’affolaient.

Rien de précis à lui dire, rien qu’une terrible envie de lui parler. Surpasser l’euphorie, mettre de côté ce désir déraisonné, prendre une décision plus posée.

Quand elle est arrivée, Rose réfléchissait encore.

Elle devait faire le point, c’était indispensable, lister les avantages, les inconvénients, saisir au plus juste ce que cette prise de risque impliquerait par la suite, en mesurer les enjeux.

Ecrire à un inconnu n’est pas un acte anodin, au contraire, le geste est fort, quand bien même ne s’agit-il que d’une réponse. Alors qu’elle se sentait sur le point de sombrer dans un engrenage, de se faire broyer par une vague de curiosité monumentale, par le désir d’exister autrement, elle tentait de garder la tête froide. Malgré un effort de concentration surhumain, l’existence même de l’homme élégant l'encombrait, l’effervescence brutalisait ses sens, la température montait : elle tremblait de chaud, pour en fait se rendre compte qu’elle avait froid.

Rose grelottait, elle était perdue, ne savait que faire.

Répondre à l’homme élégant, c’était, de manière tacite, cautionner cette intrusion dans sa vie, c’était accepter ce qui s'apparentait à un passage en force. Elle lui en voulait pour son égoïsme et pour ne pas avoir respecté la distance qu’elle avait choisie de maintenir entre eux ; il s’était imposé et elle en souffrait. Faible, incapable d’oublier, de passer à autre chose, de poursuivre dans l’ignorance, elle savait qu’elle finirait par lui répondre. Aucune volonté sur ce terrain là, rien que des élans irrépressibles.

Mais répondre à l’homme élégant, c’était aussi accepter les règles d’un jeu, c’était accepter de faire partie du système, le sien, c’était s’y jeter toute entière.

Ne pas lui répondre était une résolution qu’elle se sentait à même de prendre tout en sachant qu’elle serait incapable de la tenir, une promesse qu’elle serait dans l’impossibilité d’honorer en somme. Il avait tapé juste, en plein dans le mille, non pas dans le cœur mais en pleine tête, dans la partie la plus cérébrale de son être, et il occupait maintenant toute la place. 

Au moment où son pied a touché le sol, à l’instant où elle est descendue de son scooter, alors qu’elle montait les escaliers puis qu’elle enfonçait la clé dans la serrure, elle savait qu’elle répondrait.

Mais pas tout de suite.

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Published by vaporiserunemouche
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Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

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