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13 août 2014 3 13 /08 /août /2014 21:47
L'Amour et les forêts

Je referme à l’instant L’Amour et les forêts, le dernier roman d’Eric Reinhardt, à paraître la semaine prochaine. J’ai tout de suite été frappée par la beauté du titre, et attirée par la promesse à la fois poétique et dramatique qu’il proposait. Un titre mystérieux pour une histoire dont je ne connaissais presque rien, si ce n’est la présence d’une figure féminine centrale, professeur de français dans un lycée de banlieue. Il se trouve que je connais un peu l’enseignante qui a inspiré l’auteur, et que je l’avoue, ma curiosité a été piquée par cette proximité.

J’ai donc eu, au tout début de ma lecture, une grande difficulté à me détacher de cette réalité, qui je l’avoue, a parasité ma lecture des prémices de l’histoire, de cette partie introductive lors de laquelle un auteur prénommé Eric Reinhardt raconte sa rencontre avec une certaine Bénédicte Ombredanne, femme qui s’imposera rapidement comme l’héroïne protéiforme du roman. Et puis tout s’est emballé, mes références relatives au réel ont été fracassées par une matière romanesque en fusion, et happée par la narration, j’ai abandonné l’idée de lever le voile sur la part de réalité. Le réel se glisse partout à la fois, dans cette peinture d’une classe moyenne en perdition, dans le huis clos étouffant qui se joue secrètement entre les quatre murs d’un pavillon de province, dans la douleur sans limite de cette femme, dans sa fin abjecte et sordide.

Cette réflexion sur l’écriture romanesque, sur l’ancrage de la fiction dans le réel, est d’ailleurs une dimension récurrente dans le travail d’Eric Reinhardt. D’ouvrage en ouvrage, l’auteur s‘applique à décrire la banalité du réel puis à s’en détacher pour mieux le réinventer, s’attachant à faire émerger la charge poétique de situations dramatiques. Page après page, le travail de l’auteur se trouve mis en exergue : l’écrivain se livre à une mise en abîme de la figure du créateur, et le métadiscours sur l’art et la difficulté d’écrire conserve une place importante dans le roman, tout comme la relation qu'entretient l’écrivain avec ses lecteurs.

J’ai donc rapidement réussi à lâcher prise et à me laisser porter par l’intrigue, subjuguée par une écriture subtile qui prend la forme de ce qu’elle sert, à savoir la mise en scène de la vie d’une femme pleine d’idéaux et d’utopies, rebelle jusque dans la soumission, maltraitée par la vie, empêchée d’exister, contrainte à un renoncement éternel qu’elle s’est résolue à accepter.

Malgré elle.

Malgré lui, son amant d’un jour.

Malgré eux, son mari, ses enfants, ses amis, sa famille.

L’énergie mise en œuvre par cette femme pour sauver la face est également une dimension centrale du roman. Trop souvent Bénédicte Ombredanne consacre l’énergie qu’il lui reste, celle qui n’a pas encore été aspirée par la dynamique destructrice de son couple, à donner le change et à faire comme si rien n’entravait sa liberté. Le souci de ne rien laisser transparaître semble le moteur de sa perte, l’ultime caractéristique qui la précipitera dans le gouffre. Une fois dépassées les apparences trompeuses, il n’y a plus de place pour le banal dans la vie de cette femme extraordinairement commune. Même une relation extra-conjugale pressentie comme salvatrice s’avère finalement dévastatrice et annonce le glissement progressif du désespoir vers une mort inexorable.

A travers cette réflexion sur le couple comme espace non pas d’épanouissement mais d’enfermement, à travers ce culte du secret de l’intime, c’est aussi la difficulté d’identifier une personne en souffrance, en danger, et de l’aider, de la sauver que réussit à décrire Eric Reinhardt, et ce avec finesse et justesse. Il n’est en aucun cas ici question de réenchanter la réalité mais bien de traduire le désenchantement produit par la violence de l’enfermement psychologique et matériel de l’héroïne. Les allusions à un environnement carcéral sont sous-jacentes, l’atmosphère est suffoquant, et les toutes derrières pages du livre sont difficilement supportables.

Dans L’Amour et les forêts, la complexité et la rigueur de la construction narrative sont magistrales, et on ne peut une fois de plus qu’être impressionné par les qualités littéraires d’Eric Reinhardt qui signe à travers cette histoire multi-facettes et tout en nuances un roman que ses lecteurs ne sont pas prêts d’oublier.

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Published by vaporiserunemouche
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Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes

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