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31 mars 2016 4 31 /03 /mars /2016 22:32
Loin

Loin. C’est le titre, simple, efficace et polysémique, du dernier album d’Alex Beaupain, un album traversé par le souvenir, le temps qui passe, les larmes et la perte des êtres aimés. C’est aussi le titre de la première chanson dont la mélodie, plutôt entrainante, sert un propos plutôt sombre, comme bien souvent chez cet auteur-compositeur-interprète que j’aime profondément, pour de nombreuses raisons.

Depuis vendredi, jour de sa sortie, je ne cesse d’écouter ce disque que je trouve magnifique et d’une intensité incroyable. Je suis aussi très touchée de voir mon fils de 3 ans et demi sous le charme. Si petit, je constate qu’il est déjà séduit par la magie des mots qu’il déguste avec gourmandise, m’interrogeant sur le sens de telle ou telle expression. Alea jacta est chantait-il dimanche soir tout seul dans son coin. Il n’écoute pas d’une oreille, non, il dissèque les textes, et semble parfois se laisser entrainer par les mélodies. Quand je lui ai expliqué mardi soir en sortant de l’école que je ne passerais pas la soirée avec lui parce que j’allais voir Alex Beaupain en concert, il m’a dit Tu crois qu’il chantera sa nouvelle chanson ? J’ai dit Oui je pense et il a répondu avec des étoiles dans les yeux Tu as de la chance, elle est très belle cette chanson. C’est sans doute idiot mais moi, ça me met les larmes aux yeux le fait qu’un si petit enfant puisse déjà être touché par des mots, une voix, des mélodies. J’aurais tellement aimé l’emmener avec moi.

Il n’aurait pas été déçu car ce soir là comme à chaque fois, Alex a brillé sur scène. Il faut reconnaître que c’est un chanteur qui maitrise la scène comme peu d’artiste savent le faire : de ses concerts se dégagent toujours beaucoup d’élégance et d’émotion, beaucoup d’humour et d’esprit, et une joyeuse mélancolie. Car malgré la douleur qui émane de ses textes, Alex sait être très drôle.

Si j’aime beaucoup les albums précédents, je trouve que Loin est particulièrement abouti. Alex, tout en finesse et sensibilité, évoque la tristesse avec légèreté et optimisme malgré tout : singularité qui fait qu’on trouve un plaisir immense à écouter ses disques pourtant bien sombres. Car c’est finalement une espèce de lueur d’espoir qui ressort de cette expérience ; dire la douleur avec douceur, rendre la perte, l’absence, le manque de l’autre moins insupportable, laisser exister la douceur et la profondeur de l’état mélancolique.

Complètement sous le charme de Loin, je prends un immense plaisir à me laisser porter par sa poésie et à être secouée par ses chansons qui mettent si délicatement le vague à l’âme en lumière. Alors merci.

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24 février 2016 3 24 /02 /février /2016 21:49
Un mercredi soir avec Philippe Djian

Sonner à l’interphone de droite, pousser la porte, traverser le hall, emprunter un long couloir. Et non, contrairement à ce que j’ai pu lire dans la plupart des articles parlant de ces ateliers NRF, je n’ai pas l’impression de chercher à marcher dans les pas des illustres écrivains dont les portraits sont accrochés au mur. Je ne me sens pas non plus particulièrement impressionnée par les dorures qui habillent le lieu, non.

Mais il s’agit cependant d’une expérience assez forte que j’ai envie de partager ici. Depuis presque un mois maintenant, chaque mercredi soir je me rends donc chez Gallimard afin de passer trois heures en compagnie de Philippe Djian et d’autres apprentis écrivains.

Je dois avouer que j’ai beaucoup hésité avant de m’inscrire, allant même jusqu’à interroger les personnes de mon entourage que j'estimais les mieux placées pour avoir un avis intéressant sur la question. Les retours n'étant pas très convaincants, j’ai fini par trancher toute seule de mon côté. J’ai donc décidé de sauter le pas et de foncer, et aujourd’hui je peux vous dire que je ne regrette pas du tout ma décision. Certes, ce petit bonheur personnel a un coût et le budget qui lui est consacré n’est pas anodin, mais quel plaisir et quel enrichissement personnel.

Je ne pense pas que l'objectif de ce type d’atelier soit d'apprendre à écrire, mais il permet de prendre un certain recul vis à vis de sa pratique d’écriture. Les conseils de Philippe Djian sont aussi une source intarissable de réflexion et de remise en question. Et puis participer à un tel atelier redonne de l’énergie, du souffle et de la motivation. Aussi.

Le déroulement des séances est simple, les 3 h de temps sont divisées entre les commentaires de Philippe sur un texte envoyé une semaine en avance, des échanges entre les membres du groupe, et des exercices courts et précis que rédigeons, lisons et corrigeons en séance. Et puis un projet plus long est aussi au programme, une nouvelle ou le début d'un roman. 20000 signes.

Quoi qu’il en soit, je prends un plaisir certain à écrire dans ce cadre précis et ces rendez-vous du mercredi me réjouissent profondément. J'ai vraiment le sentiment que ce que Philippe Djian explique, même de manière informelle, me permet de faire évoluer ma manière de travailler.

Pour être tout à fait honnête, la première séance de m’avait pas pleinement convaincue : le groupe me paraissait très hétérogène, et ayant déjà lu et écouté un certain nombre d’entretiens de Philippe, j’avais l’impression d’avoir déjà entendu tout ce qu’il nous disait. Et puis séance après séance, l’hétérogénéité m’est apparue comme une richesse, et les avis et conseils préconisés rendent beaucoup de choses plus lumineuses.

Alors à tous ceux qui ont un avis négatif sur le principe même de cet atelier, je répondrai que sa réception dépend sans doute de ce que chacun vient y chercher. Je voulais me faire plaisir et m’offrir un rendez-vous privilégié avec un auteur que j’apprécie, c’est réussi. Je voulais aussi m’accorder un peu de temps rien qu’à moi, approfondir et améliorer une pratique amateur, et m’autoriser à passer du temps sur un projet précis sans culpabiliser.

Et bien sur tous ces points, cet atelier répond pleinement à mes attentes.

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25 janvier 2016 1 25 /01 /janvier /2016 21:17
Lire La Vocation, redécouvrir Sophie Fontanel

Sophie Fontanel. Un vague souvenir d’elle sur Canal+, une idée plus précise de son passage au magazine Elle, sa présence quotidienne grâce à un compte Instagram poético-déjanté qui me réjouit, me nourrit en humour et excentricités.

Des cheveux blancs aussi, c’est important.

Et puis un livre. Un livre magnifique qui me donne envie d’en parler ici.

La Vocation est une histoire formidable, ou plutôt des histoires avec lesquelles je passe du bon temps en ce moment. Il y a bien longtemps qu’un texte ne m’avait pas à ce point habitée, que je n’avais pas continué à être emportée par des personnages même une fois le livre fermé.

Si sur le livre il est écrit roman, je n’en comprends pas très bien les motivations, car pour moi c’est plutôt d’un récit qu’il s’agit, de vies qui passent, se croisent et s’entrelacent.

Sur Instagram, j’avais déjà rencontré Tante Anahide. Je n’avais jamais vu son visage, mais j’avais entendu sa voix. Et puis j’ai aperçu la vue qu’elle avait depuis son appartement ; j’ai donc pu la localiser dans Paris. A partir de ce moment là, j’ai souvent pensé à Tante Anahide, à chaque fois que je passais devant chez elle, ce qui m’arrive assez régulièrement.

Et puis j’ai lu La Vocation, et j’ai fait sa connaissance. J’ai appris d’où elle venait, quelle avait été sa vie, son enfance, je l’ai imaginée sur le boulevard du Montparnasse, petite, vivant la rue comme un spectacle.

Les défilés restent des spectacles, à n’en point douter. Je n’ai jamais eu la chance d’assister à un défilé. J’aimerais tellement observer ce spectacle des vêtements qui dansent, mais aussi celui des gens qui regardent et se regardent regarder et être regardés.

Depuis que j’ai commencé La Vocation, je pense encore plus à tante Anahide, je pense aussi à Méliné et à son précieux, cette page de Vogue arrachée in extremis, et puis à Knar. Pas trop à Jacqueline, non, je préfère penser à Knar.

Sophie Fontanel, en racontant l’histoire de sa famille et de son intégration par l’élégance, réussit à redonner vie aux personnages disparus de la famille Drezian, à les faire resurgir à une autre époque, à mettre en évidence leur modernité.

Il y a les vêtements, certes, mais je crois que dans cette famille, l’amour du beau en général dépasse l’amour des étoffes. J’ai par exemple beaucoup apprécié le passage sur les meubles d’inspiration scandinave réalisés par Irant, je les ai imaginés beaux et les ai admirés.

Et puis il y a cette immersion dans le magazine Elle, ou plutôt la plongée en apnée de Sophie Fontanel dans les hautes sphères de Elle. Quelle aventure.

Quelle résonnance aussi, une transposition possible à partir d’un tout petit détail : je me suis revue quelques années en arrière, pleurant dans ma voiture parce que j’allais devoir passer trois jours dans un bureau du matin au soir. J’étouffais, je paniquais, je croisais des gens eux-aussi dans des voitures, « bien mis » comme on dit, dans de petits costumes sans intérêt qui me déprimaient. Je croisais des gens apprêtés, respectant les codes établis et bien précis de ce qu’on a le droit de porter pour aller travailler dans un bureau.

Je n’en avais toujours fait qu’à ma tête, mes horaires étaient ceux que je m’imposais, et en ce grand jour, au lieu de me réjouir d’avoir décroché ce poste tant espéré, je pleurais, ridicule. Je m’en suis remise, mais cette épreuve m’a marquée, et aujourd’hui, même si j’ai encore un bureau, je m’applique à ne jamais y mettre les pieds. Je suis aussi capable d’aller faire cours à l’université en sweet vert gazon à froufrous avec des baskets couleur reptile au pieds sous le regard mi-médusé mi-atterré de mes collègues. C’est aussi grâce à cette absence de contrainte que je suis encore en vie.

Sophie a aussi les cheveux gris, ou plutôt presque blancs. Il se trouve que depuis plusieurs années, j’ai arrêté de teindre les miens, arrêté de camoufler des cheveux blancs arrivés trop tôt. Un été, après que le soleil et la mer ont décoloré mes cheveux, j’ai trouvé que les blancs se mêlaient harmonieusement aux autres devenus blonds et que le résultat rendait les intrus plutôt discrets. Et puis un jour, dans un colloque, j’ai entendu cette phrase pas loin de moi : « C’est vraiment courageux ce qu’elle fait, j’adorerais assumer mes cheveux blancs comme elle, mais je ne peux vraiment pas ». Quand j’ai compris qu’il était question de moi, je me suis dit que mes cheveux blancs n’étaient pas si discrets que cela, et j’ai finalement aimé ça. J’ai à nouveau regardé des photos d’Isabel Marant, et j’ai trouvé ça vraiment beau les cheveux naturels, élégant, distingué. Oui les cheveux blancs distinguent ceux qui en ont des autres, les font sortir de l’ordinaire, et je dois dire que j’adore cette idée là.

Quelques temps plus tard, Sophie a décidé d’en faire autant, et elle a raconté qu’elle s’était sentie libérée, comme moi. Elle a dit de belles choses sur la question, je me suis retrouvée dans ses propos.

Bref Sophie Fontanel est entrée dans ma vie par des questions capillaires, elle y restera grâce la question fondamentale du vêtement. Et je la remercie de redonner de la valeur et du sens à des objets trop souvent dévalorisés, trivialisés.

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19 novembre 2015 4 19 /11 /novembre /2015 22:35
Tristesse

Qu’il est difficile de mettre des mots sur certains maux.

Depuis cette abominable nuit, cette longue longue nuit, celle où tant de gens sont morts, j’ai songé plusieurs fois à écrire un texte. Mais je n’ai pas pu. Sonnée, touchée, coulée.

Non je n’étais pas en terrasse ce soir là, non, je n’étais pas au Bataclan, pas cette fois.

Oui j’ai souvent été submergée par les larmes, j’ai dompté mes angoisses, j’ai cédé à la panique.

J’ai très vite fait le tour de mes amis, ils étaient tous sains et saufs, choqués, abattus, mais en vie.

Et puis bien sûr j’ai pensé à l’Autre, celui qui ne donne jamais signe de vie, au point qu’on se demande dans certaines situations, s’il l’est, en vie.

Je me suis dit que les attentats avaient eu lieu pas loin de son nouveau quartier, et j’ai eu très très peur. Moi qui m’étais juré de ne plus le contacter, moi qui voulais qu’il reste loin, qu’il glisse d’un coin de mon cœur à un coin de ma tête, je n’allais quand même pas faiblir, pas après de si longs jours de résistance.

Lui ne s’est jamais inquiété pour moi, et je sais que cela n’arrivera pas.

Alors j’ai simplement cherché des signes à droite à gauche, j’ai lu les réactions de ses plus proches amis sur Facebook, et j’en ai vite déduit qu’il allait bien.

J’étais rassurée, j’avais eu peur pour lui, une fois de plus. Mais je ne lui dirai pas, pas cette fois.

Depuis quelques jours, je lis des témoignages et je croise parfois de très beaux textes, qui me touchent, me font beaucoup pleurer. J’ai aussi lu un billet dans lequel l’auteur racontait qu’elle avait eu peur pour quelqu’un en particulier, et dans une très belle lettre à sa fille elle expliquait :

« Tu verras, il existe des personnes que l’on n’a pas besoin de connaître beaucoup pour se rendre compte qu’elles sont importantes, parce leurs mots résonnent, parce qu’ils savent panser mieux que d’autres des blessures, parce que ce sont des belles personnes, parce qu’elles font le monde plus vivant et sensible. Tu verras que ces personnes sont précieuses. » (blog L’Insatiable Charlotte)

Ces quelques mots, j’aurais pu les écrire, ils me parlent tellement.

J’ai aussi lu de nombreux messages d’amour, et je pense effectivement que dans un tel climat, il est urgent de dire à ceux qu’on aime qu’on les aime.

Alors je vais lui dire à l’Autre, que j’ai eu très peur pour lui, je vais lui dire que je l’aime et qu’il est important pour moi. Je vais aussi lui répéter de faire attention à lui, qu’il est précieux, qu’il m’est précieux et que j’ai besoin de lui, même loin.

Dans ma tête et dans mon cœur.

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13 octobre 2015 2 13 /10 /octobre /2015 22:20
Les Gens dans l'enveloppe

Il y a quelques jours j’ai refermé Les Gens dans l’enveloppe.

J’ai terminé l’aventure et elle m’a bouleversée. Le livre, je l’avais chez moi depuis un certain temps déjà puisqu’acheté le jour de sa sortie – cinq exemplaires, de jolis cadeaux à faire.

J’ai d’abord écouté le disque, j’ai réécouté en boucle ces chansons qui accompagnent le livre, par facilité, par manque de temps, parce que c’est plus facile d’écouter que de lire, que cela nécessite moins de concentration. J’ai aimé les mélodies, les voix, j’ai écouté les textes, ils m’ont familiarisée avec un univers, avec des trajectoires, avec Clerval aussi.

Et puis enfin je me suis attaqué au livre.

Avant même de commencer, je trouvais l’idée géniale, disons que cela me parlait, beaucoup. Certains m’ont même dit qu’ils s’étonnaient que je n’ai pas eu l’idée de faire ça, qu’ils m’auraient bien vu me lancer dans ce genre de projet. Oui, peut-être, c’est vrai que j’ai tout de suite été séduite et conquise quand j’ai entendu parler du projet pour la première fois. Et c’est vrai que je me suis demandée pourquoi je n’y avais pas pensé, moi. J’aurais tellement aimé. Mais non, pas eu l’idée, pas celle là.

Si j’ai adoré l’idée, le projet, j’ai encore plus adoré le résultat, ce qui en soi n’est pas très étonnant puisque j’écoute avec assiduité les différents disques d’Alex Beaupain et que les précédents livres d’Isabelle Monnin m’ont tous touchée, m’ont tous plu, ou presque. Tous sauf un pour être tout à fait honnête. Parce que je n’ai pas encore réussi à le terminer.

Je n’ai jamais réussi à lire Les Vies extraordinaires d’Eugène. Je l’ai commencé, l’ai très vite arrêté, il me rendait si triste, me mettait si mal à l’aise. Je crois que ce livre me fait peur - il faut dire que la première fois que je l’ai ouvert, j’étais enceinte. Je l’ai très vite refermé. Depuis je n’ai pas eu le courage de recommencer. Je devrais. Je vais. Je ne sais pas.

Quand le prénom Eugène est apparu la première fois dans Les Gens dans l’enveloppe, les larmes me sont montées aux yeux, j’ai frissonné, et puis j’ai trouvé quelques pages plus loin de la douceur, de la poésie dans ces quelques mots : Eugène, le prénom de mon éphémère enfant, un souffle de vie et puis s’en va – et me reviennent les odeurs de l’hôpital. Beau mais sans doute tellement douloureux. Montée de larmes.

Il y a maintenant quelques années, j’ai rencontré Isabelle Monnin. J’ai trouvé que j’avais de la chance de pouvoir discuter avec elle. J’ai beaucoup aimé cette femme, je ne l’ai jamais revue mais cette rencontre m’a marquée. Plus tard j’ai lu Daffodil Silver, ce livre aussi m’a marquée, il me semble d’ailleurs que j’en ai parlé ici. Oui j’ai écrit sur ce livre, je voulais que les gens le lisent.
Je veux que les gens lisent aussi Les Gens dans l’enveloppe, car en plus d’être un roman original, c’est un objet conceptuel. C’est un roman, c’est une enquête, des photographies à observer, des chansons à écouter, un univers dans lequel s’immerger, un bel objet pour rêver en somme.

Le point de départ des gens dans l’enveloppe c’est une collection de photographies qui ont donné envie à un auteur d’inventer une sorte de ça a été comme aurait dit Roland Barthes. Inventer des vies, redonner une existence à des silhouettes inanimées, les remettre en mouvement. Imaginer une intrigue, recréer des situations, faire émerger des sentiments.

Et c’est réussi. L’histoire est belle, les mots nous emmènent, puis nous malmènent, les épreuves vécues par ces silhouettes devenues personnages sont cruelles, mais belles. Le récit progresse, et nous avançons, pris dans l’intrigue ; la fiction devient réelle, et alors qu’ils existent nous souffrons avec eux.

Et puis vient le temps de l’enquête. Là encore Isabelle Monnin nous prend par la main, et nous donne accès aux coulisses, elle partage ses doutes, ses hésitations avec générosité et honnêteté. De la genèse du projet à son aboutissement, en passant par des moments d’égarements, de flottements ponctuels, l’auteur nous explique les étapes qui se sont succédées et qui font des Gens dans l’enveloppe une expérience pleine et unique.

Et puis les chansons d’Alex, petites ritournelles qui nous trottent dans la tête et qui font que toujours ces gens seront là, à nos côtés.

Le temps de la lecture terminé, il reste le disque à réécouter autrement, il reste ces lieux, ces gens, et je les revois ces visages, ces corps, ces mises en scène, et leurs histoires sont ancrées en moi.

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10 juin 2015 3 10 /06 /juin /2015 22:42
Un Français. Le film.

Ca y est, je l’ai enfin vu.

Hier soir j’ai vu Un Français, le film de Diastème, ce film qui a fait réagir les uns et les autres avant sa sortie. Depuis aujourd’hui, Un Français est en salle, et la bonne nouvelle, c’est que nous allons enfin pouvoir parler non plus du fantasme du film, mais du film tel qu’il est en réalité.

Si l’exercice me semble délicat, si j’ai un peu peur de me lancer, c’est sans doute à cause de la complexité de l'objet. Ce film est complexe, car écrit tout en finesse, en délicatesse. Et plus une œuvre est raffinée, plus elle est élaborée, plus la peur de trahir l’auteur glace le commentateur.

Tellement de choses fausses, maladroites, réductrices ont été dites ou écrites ces derniers jours que j’ai peur, à mon tour, de tomber dans l’écueil de la simplification. Or il me semble que la simplification fait du mal à la création. En simplifiant, on réduit, on ampute, forcément.

Le film que j’ai vu hier soir m’a émue, m’a bousculée, m’a mise mal à l’aise, m’a éblouie aussi. J’en ai pris plein les yeux et plein le cœur. Je l’ai trouvé subtil, tout en retenue, en suggestion, laissant une belle place à l’interprétation.

Pour faire court, c’est un film qui expose une tranche de vie, celle d’un homme dont les certitudes se trouvent ébranlées par des choix, des rencontres, par la vie. C’est l’histoire d’un parcours, particulier et commun à la fois. Tour à tour médusés ou attendris, nous accompagnons pendant trente ans les errances et questionnements du personnage. Alors bien sûr il y a des ellipses, mais elles aussi laissent la place, plutôt intelligemment, à la réflexion du spectateur. Si les critiques que j’ai pu lire sont contrastées, c’est peut-être à cause de cette autonomie laissée au spectateur, chacun étant libre de faire sa propre lecture des événements présentés.

Bien sûr les moments forts de la vie de Marco sont privilégiés, puisqu’il s’agit plus particulièrement de donner à voir des étapes clés, celles qui le font évoluer, grandir, celles pendant lesquelles les lignes se déplacent.

Ce personnage est un équilibriste qui, longtemps sur le fil, finit par choisir de laisser derrière lui son côté sombre pour laisser entrer la lumière et la paix. S'il franchit la frontière, il ne renie ni n’oublie ce qu’il a été. Il y a d’ailleurs chez Marco la volonté ambiguë de conserver les traces du passé, parce qu’il assume ce qu’il a été, parce que ce moment de sa vie fait partie de lui, de son histoire. Indéfectiblement.

Certes le film est violent au début, c’est indéniable. Mais il fallait poser le contexte, montrer les choses froidement, pour que le spectateur dispose des éléments nécessaires à la construction d'un point de vue. Très vite la violence laisse la place à un certain apaisement, à une douceur même ; progressivement l’atmosphère s’éclaircit. Car Diastème est un poète, il sait mettre le doigt sur la profondeur et la beauté des choses laides, tout comme il sait faire surgir les sentiments enfouis de celui qui se cherche.

La force du film est de réussir à dire en montrant, par un regard, une expression, une configuration, une situation. Je crois que l’essentiel passe par l’interstice, par les non-dits, par la suggestion plus que par l’action. C’est cette finesse que j’ai appréciée. Et puis il y a de vrais partis prix de réalisation, une esthétique réussie, des choix de mise en scène percutants, comme la présence de Marco à l’écran. Il remplit l’espace, la surface. Le spectateur se retrouve alors en immersion, sans cesse confronté au corps, ce corps symboliquement signifiant.

Si tous les acteurs sont brillants et incarnent pleinement leurs personnages, la performance d’Alban Lenoir, magistrale, mérite qu’on y arrête plus particulièrement. Cet homme passe de la brutalité à la douceur avec une aisance impressionnante, il interprète la bêtise et la réflexion avec autant de justesse. C’est un acteur tout en mesure, qui se maintient toujours très loin de la caricature. Son physique est malléable, et tel un héros protéiforme, il se plie aux exigences du scénario avec une évidence désarmante. Il fait exister Marco tout simplement.

Hier soir Diastème a introduit son film en disant qu’il en était fier.

Il y a de quoi.

Moi je suis fière de lui, et j’espère ne pas avoir trahi son geste en écrivant ce texte.

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26 mai 2015 2 26 /05 /mai /2015 10:48
Un Français

Hier soir j’ai lu ce billet : http://www.diasteme.net/2015/05/25/un-francais-4/

Triste non ?

Je ne vois pas bien quoi faire pour aider mon ami.

Il me semble important d’attirer l’attention sur le problème. Résumons.

Diastème a réalisé un film. Je ne vous parlerai pas du film ici, pas maintenant, pour la simple et bonne raison que je ne l’ai pas encore vu.

Mais j’en sais suffisamment pour défendre sa diffusion. J’ai lu le scénario, j’ai assisté au tournage d’une scène, et je connais le réalisateur. Je connais sa sincérité, son honnêteté, je mesure l’énergie qu’il a mis dans ce projet, je connais la qualité de tout ce qu’il fait, sa délicatesse, la profondeur de son regard artistique.

Comme j’ai pu, j’ai suivi. J'ai suivi la réalisation de ce film de l'écriture à sa finalisation. De loin en loin je l’ai vu stressé, fatigué, content, heureux, fier aussi. Jusqu'à hier soir où je l'ai senti abattu.

Comme vous avez pu le lire dans son texte, les exploitants refusent massivement de diffuser son film. Ils ont peur. Peur de quoi ? J’ai fait lire le texte écrit par Diastème sur son blog à des personnes extérieures, et j’ai remarqué que tout le monde ne comprenait pas bien de quoi avaient peur ces gens. Alors soyons clairs : non, ces gens n’ont pas peur de ne pas faire d’entrées, ils n’ont pas peur d’essuyer un échec commercial. Non. Ils ont simplement peur de soutenir un éventuel message politique, et du coup ils ont peur des représailles.

Et moi je trouve ça triste que les menaces d’une poignée de fachos fassent reculer des exploitants de salle. Et je pense qu’ils font une grosse erreur en cédant à la peur.

N’oublions pas l’essentiel. Ce film est une fiction, c’est du cinéma. Certes ce film apporte un éclairage historique et politique intéressant, important dans le contexte actuel, mais il raconte avant tout une histoire.

Il est donc important que les journalistes relaient cette histoire, il est important que les gens influents en parlent autour d’eux. Pas forcément du film, non, je ne vous demande pas de faire la promotion d’un film que vous n’avez pas vu, mais de ce malaise qui s’installe en amont de sa sortie.

Les choses doivent changer d’ici le 10 juin, date de sortie du film en salle.

Alors après, bien sûr qu’il faudra aller le voir ce film, pour se faire une idée, bonne ou mauvaise, pour se forger sa propre opinion, pour comprendre les enjeux et conséquences du sujet traité.

Vous aurez le droit d’aimer, de ne pas aimer, là n’est pas la question. Quand la critique est constructive, elle est toujours pertinente. Pour le moment il n’est pas encore question de critique, non, c’est trop tôt.

La question du moment est celle de la censure, cette censure insidieuse, dictée par la peur, qui risque de condamner un film avant même qu’il ne puisse aller à la rencontre de son public.

Faites circuler ce billet, faites circuler celui de Diastème, faites que cela se sache, faites bouger les lignes, et ne laissez pas gagner la haine.

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8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 20:52
Aimer les châteaux de sable, indéfectiblement

Lundi après-midi il faisait très beau, et pourtant, je suis allée m’enfermer dans l’obscurité et la fraîcheur d’une salle de cinéma. Pour mon plus grand bonheur.

C’est donc par un beau jour de printemps, lent et doux comme le sont les jours fériés, que j’ai eu la chance de découvrir enfin Les Châteaux de sable, le très beau film d’Olivier Jahan.

Alors que j’attendais devant le Gaumont Opéra, impatiente, je me rendais compte que mes attentes concernant ce film étaient considérables. J’avais suivi de loin les différentes étapes sur la page Facebook dédiée à Ker salloux finalement devenu Les Châteaux de sable, titre que j’ai tout de suite trouvé formidable. J’avais vu des images, des photos de tournages toutes plus belles les unes que les autres, j’avais regardé la bande-annonce, qui remplissait bien son rôle et m’avait donné envie.

Et puis bien sûr, pour ne pas dire surtout, je savais que mon ami Diastème avait co-écrit le scénario. Il se trouve que tout ce qu’écrit Diastème est sublime –et non je ne dis pas ça parce que c'est mon ami–, il y avait donc de grandes chances pour que ce film le soit aussi.

Et enfin la Bretagne. Ses paysages, ses lumières, et la mer qui me manque tant. Lundi j’ai entendu le bruit des vagues, le bruit de la mer qui roule sur les galets, très différent de celui des vagues qui éclatent sur les rochers assérés.

J’ai aussi été bousculée, peut-être même bouleversée, par cette histoire dramatique et touchante, j’ai été emportée par ce couple, cinématographique. Il faut reconnaître qu’Emma de Caunes et Yannick Rénier sont beaux, séduisants, admirables. J’ai moi aussi pensé que « ces deux là n’auraient jamais du se séparer ».

Je n’oublierai pas ces châteaux de sable, jamais, je n’oublierai pas l’ambiance, changeante, parfois pesante, tendue, électrique, soudain joyeuse, légère, détendue, comme la vie en somme.

Le temps d’un week-end, Eléonore et Samuel sont devenus des funambules, ils ont pris des risques, même le plus dangereux, celui de se fracasser sur le sol à tout moment. J’ai eu peur pour eux, peur qu’ils basculent, j’ai espéré que les tensions s’apaisent, viscéralement, ils avaient tellement besoin l’un de l’autre.

Si tout au long du film le souvenir et le temps qui passe semblent hanter les personnages, ils les rassurent également. Et ce n’est pas pour rien que la photographie tient une place centrale dans l’histoire : le père photographiait, la fille a pris le relai, et si toutes ces photos ponctuent joliment le film, c’est parce qu’il s’agit de véritables traits d’union intergénérationnels, de traces du passé dans le présent, du présent dans le futur. Tous ces choix formels judicieux, cette esthétique du souvenir subtilement mise en scène, ajoutent une touche d’originalité au film et servent le propos avec une grande délicatesse.

Lundi j’ai vu un film troublant de sincérité dans sa brutalité, d’une puissance romanesque folle, un film mélancolique mais optimiste malgré tout. Et derrière la performance d’équilibristes amoureux, j’ai aimé être confrontée à ces questions essentielles, celles du deuil, de l’héritage, de la transmission, du vide, le vide laissé par l’absent, quelque soit le motif de l’absence.

Parce que ces questions nous concernent tous, allez-y. Urgemment. Allez-y aussi parce qu’il y a « indéfectiblement » dedans.

Et « rondade ». Je crois que c’est rare un film avec « indéfectiblement » et « rondade » dedans.

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9 mars 2015 1 09 /03 /mars /2015 18:36
La Gaieté

Jeudi j’ai reçu un mail, un mail qui a eu un effet improbable.

C’est surtout une petite phrase anodine écrite à la fin du mail, une phrase de rien du tout, écrite par automatisme par quelqu’un qui s’en fout, qui est à l’origine du malaise passager que j’ai ressenti.

Une fois de plus j’ai eu l’impression de ne pas être au bon endroit, de ne pas être à la place où j’aurais aimé être. Une fois de plus j’ai eu envie de tout envoyer valser, de faire autre chose, de ne pas continuer.

« J’espère que toi ta vie va bien, que tu es heureuse. »

J’ai lu cette phrase, l’ai relue, puis me suis arrêtée, comme bloquée. Je le sais pourtant qu’il ne faut pas, que c’est mauvais de prendre du recul, qu’il faut rester la tête dans le guidon, que c’est important car sinon tout se met à tourner autour de moi, que dans ces cas là, j’ai le vertige suivi d’une incontrôlable envie de pleurer.

Comme une idiote, au lieu de répondre sans réfléchir, Oui tout va bien merci, j’ai pris le temps. Je marchais dans la rue quand j’ai lu ce mail, il y avait du soleil, j’allais acheter un cadeau pour une amie, je n’avais pas vraiment d’idée et je ne savais pas trop où aller.

Cette phrase profondément sympathique venait conclure un message heureux, rempli de belles histoires, de choses réjouissantes, un message vraiment joyeux qui fait chaud au cœur. A la lecture de toutes ces bonnes nouvelles, moi aussi j’ai été heureuse, évidemment, c’est bien naturel de se réjouir du bonheur des gens qu’on aime. Mais je dois avouer que très vite l’euphorie empathique est retombée, comme ça, d’un coup, à cause de cette satanée phrase.

« Heureuse » ? Je ne sais pas en fait. Qu’est ce que ça veut dire « être heureux » ? J’ai tout de suite pensé à La Gaieté, le dernier roman de Justine Lévy, que je suis en train de lire. Elle écrit : « ça ne veut rien dire être heureux, est-ce qu’on a déjà vu quelqu’un être heureux plus d’un quart d’heure ? » Pour contrer cela elle propose « la gaieté qu’on décide, la gaieté comme une résolution ». Une solution.

Et puis au fond, ce mail, il m’a aussi renvoyée à mon quotidien, à ma propre vie. C’est un peu comme si on m’avait interrogée, comme si on m’avait demandé Et toi, t’en es où ? Tu fais quoi de réjouissant en ce moment ?

C'est dans ce contexte là que le ciel s’est assombri. Je n’avais plus du tout envie de chercher un cadeau, ni d’entrer dans les magasins. Cette quête m’est devenue impossible, j’avais presque honte de perdre mon temps avec des préoccupations aussi futiles.

Et puis j’ai déjeuné au soleil avec l’amie en question. C’était son anniversaire, je n’avais pas de cadeau, je lui en ai rapidement expliqué la raison. Nous avons parlé longuement, des hauts, des bas, des difficultés rencontrées par chacun à des moments donnés, des bricolages que nous faisions sans cesse pour nous rendre la vie plus belle. J’ai repensé à la gaieté, tout ça.

Juste à côté, il y avait une fille moche et à claquer qui se trouvait sans doute très belle, une actrice insupportable qui parlait trop fort, qui voulait absolument qu’on la regarde et qu’on entende ce qu’elle disait. J’ai fini par tourner la tête, agacée, je l’ai foudroyée du regard, un regard qui voulait dire un peu de silence nous ferait beaucoup de bien, merci. Je n’avais jamais vu son visage nulle part mais dans son discours, on aurait pu croire qu’elle était aussi célèbre que Catherine Deneuve. Elle parlait vite, balisait son discours de mots-clés sur lesquels elle insistait tout spécialement, « agent », « tournage », « New-York », « projo », ça partait dans tous les sens, il a même été question de Chiara Mastroianni « qui ne faisait pas grand chose de bien depuis un certain temps ». Elle était insupportable, vraiment. En face d’elle un pauvre type buvait ses paroles, acquiesçait à tout ce qu’elle avançait, semblait d’accord avec la plupart des conneries débitées, semblait charmé par ses yeux globuleux, ses minauderies, ses péripéties.

Et au milieu de tout ça, mon amie m’a parlé de choses qui n’allait pas très bien dans sa vie. Ses soucis semblaient plus délicats à gérer que les miens, son bonheur semblait précaire, vraiment.

Alors pour répondre simplement à la question de départ, je dirais que oui, ma vie va bien, que je ne sais pas si je suis heureuse, que mon bonheur est perfectible et que j’y travaille d’arrache-pied.

Je suis rentrée et je me suis plantée devant mon ordinateur. Il fallait que je finisse ce que j’avais entamé, en urgence. Le printemps arrive, il faut se dépêcher. Il faudrait que je reste installée là au moins jusqu’à ce que la nuit tombe, ce serait bien, les jours ont rallongé. Je m’en suis aperçue hier soir, en allant au parc avec mon fils après la crèche. Il jubilait : « On va au parc ? Ce n’est pas fermé ? - Non ce n’est pas fermé mon cœur, nous sommes au mois de mars, et le parc ferme maintenant à 19H. » Il ne sait pas ce que 19h signifie, il est encore tout petit. Et si grand pourtant.

Je voudrais rester là et travailler, ne plus bouger, avancer, produire, avoir du résultat quantifiable, des pages et des pages. Mais j’entends déjà le tout petit qui dormait se réveiller. Il va falloir le changer, il va vouloir manger, je ne lui ai rien préparé. Je vais finalement être obligée d'arrêter et de remettre mon travail à plus tard. Comme toujours en fait. Je remets trop de choses à plus tard, rien n’avance comme je le souhaite et quand je regarde les autres, ceux qui travaillent comme des fous, je leur en veux d’être si productifs, d’arriver à faire autant.

Il m’appelle encore plus fort. Je dois y aller. Dès que j’aurai fermé ce fichier, dès que je plongerai mon regard dans le sien, que je le couvrirai de baisers, qu’il posera sa petite main sur ma joue, ça ira mieux.

Jusqu’à la prochaine fois.

Peut-on vivre comme ça ? Avec des envies non assouvies, des projets qui ne se concrétisent jamais ?

Je ne sais pas.

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5 mars 2015 4 05 /03 /mars /2015 15:38
Exister ailleurs et autrement (18)

Quand je suis arrivée dans le café, Paul m’attendait. Il était assis à une petite table métallique, semblait concentré sur un document dactylographié. Il portait un jean noir, très noir, une chemise parfaitement blanche, une veste noire. A ses pieds, de très beaux souliers.

Je me suis avancée vers lui d’un pas assuré. Il fallait donner le change, dissiper le malaise. Un vent de panique m’envahissait, une tempête intérieure me bousculait, au moment où je compris qu’il venait de me voir.

Quand je suis entrée à l’intérieur du patio, il était installé, attablé, en position de force, maître des lieux. C’était à moi de le rejoindre, de terrasser et mon émotion et mes palpitations.

J’avais peur. Peur de lui, de son comportement, de son jugement. Peur de ne pas être à la hauteur, de le décevoir d’une manière ou d’une autre. J’avais besoin de lui plaire et cette injonction me paralysait.

Il s’est levé, a hésité, puis m’a serré la main et m’a embrassée en même temps, j’ai alors senti sa barbe et son parfum, il s’agissait de notre premier véritable contact physique, de la première fois que ma peau touchait à la sienne. Il a gardé ma main dans la sienne en soutenant mon regard, de longues secondes, il l’a serrée fort, prolongeant le geste. Je l’ai retirée brusquement, craignant le piège.

J’étais mal à l’aise, vraiment pas bien. Lui prenait un air détaché, guilleret, il en faisait presque trop, trop pour détendre une atmosphère lourde et chargée, trop pour éloigner la peur qui risquait de le paralyser lui aussi s’il l’avait laissée régner sur notre rencontre.

Il semblait heureux de me voir, confiant de son pouvoir de séduction. Nous avons commencé à parler, les sujets se multipliaient mais ni l’un ni l’autre n’avait le courage de mettre le plus important au cœur du débat. Ni lui ni moi n’osions parler de cette rencontre en elle-même, de son objet, de sa raison d’être.

Se voir pour se voir, voilà tout. Au départ.

Lui ne m’a pas reparlé du colloque, et dans un premier temps, je n’ai pas osé lui parler de ce que je considérais comme une folie, son rapport à Eric Reinhardt, le mimétisme qui semblait être à l’origine de chacun de ses mouvements, de chacun de ses vêtements, de chacun des accessoires qu’il portait. Le sujet était délicat, je ne savais pas de quelle manière l’aborder avec finesse.

Plus nous parlions, plus Paul avait l’air à l’aise, en aucun cas pris en faute. Il ne s’étonnait pas non plus que j’aie réussi à le retrouver, tout paraissait logique et évident. Il ne m’a pas posé beaucoup de questions de fond sur ma vie personnelle, au fond il s’en fichait bien de qui j’étais, de ce que je voulais.

Je me suis hasardée à l’interroger sur sa vie personnelle et à ma grande surprise, il m’a répondu plutôt sereinement. Il m’a parlé de sa femme, de ses enfants, mais très vite et sans me donner beaucoup de détails. Il m’a expliqué que pour lui la relation conjugale reposait sur la confiance mais qu’il était crucial de rester libre tout en restant fidèle. Il se présentait comme quelqu’un de soi-disant fidèle, à tous points de vue.

Et puis c’est sorti d’un coup ; je me suis lancée, quasiment malgré moi. J’entendais les mots qui sortaient un à un de ma bouche, c’était moi qui parlais et j’étais pétrifiée.

Sur un coup de tête donc, je lui ai demandé pourquoi il s’habillait de cette façon, pourquoi il se coiffait de la sorte, pourquoi ce casque audio là et pas un plus discret, il m’a regardée, souriant. Il n’avait pas l’air gêné, ne semblait pas pris en faute.

Vous me prenez pour un fou, c’est ça ?

J’ai bredouillé une phrase inaudible. Oui c’est un peu ça en fait. Je le soupçonnais de ne pas aller très bien. Dans sa tête je les croyais nombreux, plus nombreux qu’il n’y paraissait.

Puis je me suis ressaisie afin de tenter de lui expliquer en quoi ce mimétisme était quelque peu étonnant, troublant, voire dérangeant.

Il m’a répondu. Au départ, il s’agissait d’une expérience. Au moment de la sortie du Système Victoria, il avait décidé de se faire passer pour Eric Reinhardt afin, disait-il, de faire les mêmes rencontres que son écrivain favori. Il avait tenté un dispositif expérimental pensé comme quelque chose de ponctuel, puis il s’était pris au jeu, voyant l’effet que cela faisait sur son entourage, l’impulsion que cela donnait aux nouvelles rencontres.

Il avait d’abord cru pouvoir me duper moi aussi, puis il s’était vite rendu compte la supercherie ne fonctionnerait pas auprès de moi, compte tenu du fait que je ne semblais pas savoir à quoi ressemblait l’écrivain que j’étais en train de lire.

Effectivement, ce jour-là dans le train, j’étais très loin de faire le rapprochement entre Paul et l’auteur qui avait écrit le livre que je tenais entre mes mains.

Le but de cette mise en scène étaient donc de se faire « reconnaître » et aborder dans la rue, de se faire « prendre pour » Eric Reinhardt.

Je crois que Paul souffrait de l’anonymat et rêvait de notoriété. Certes il bénéficiait d’une reconnaissance de ses pairs dans le cadre universitaire, mais il aurait sans doute aimé une exposition plus massive. En se glissant dans la peau de l’écrivain, en cherchant à se fondre dans la personnalité à l’origine des textes auxquels il consacrait ses recherches, il entretenait une confusion schizophrène.

Il tentait d’exister ailleurs et autrement.

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Avant-propos

"C’est fou, le pouvoir de diversion d’un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi? à me relire, hélas!), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l’eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d’eau aujourd’hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l’arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc. : je drague.

(La drague relève de cette passion que Fourier appelait la Variante, l’Alternante, la Papillonne.)"

Roland Barthes par Roland Barthes